Copyright : ©Marie-Caroline LUCAT

Maîtres d'ouvrages : Kaufman & Broad (lots A et C) ; Pitch Promotion (lot B) ; M&A Promotion (lot D)
Maîtres d'oeuvres : Cusy Maraval Architectes (lots A et D) ; perris.perris architectes (lot C) ; Christophe Gulizzi architecte (lot B) ; Architecture Environnement P.M. (habitat participatif) ; Verdier (BET structure) ; BG Conseil (BET fluides et thermique) ; Bérim (BET VRD)

Entreprises : 

Surface SHON : 12 800 m2 (emprise du terrain) ; 19 500 m2 SDP (comprenant l’habitat participatif)
Cout : 26,3 millions d’euros HT (valeur 2018)
Date de livraison : études, 2012 ; livraison, 2018 ]

Pour faire advenir la sociabilité au sein d’un nouveau quartier d’habitat du centre-ville, Gilles Cusy et Michel Maraval ont soigné tous ces détails ordinaires, attachés à la sphère domestique, qui concourent à rendre l’espace public plus aimable : la hauteur d’un muret séparatif, la profondeur d’un seuil, une vue filtrée sur un jardin privatif… Leur mise au point accompagne un travail fouillé sur l’épannelage des logements et leur matérialité pour insérer avec justesse l’opération immobilière au sein du tissu faubourien et en prolonger les qualités.

 

Une fois n’est pas coutume dans cette rubrique consacrée à l’actualité des réalisations architecturales, l’opération de 280 logements située passage Clemenceau à Montpellier s’est achevée voilà trois ans. Plus encore que pour tout autre programme, ce recul offre l’intérêt d’observer la manière dont les résidents ont investi cette forme d’habitat, à contre-courant des programmes immobiliers stéréotypés qui poussent dans la ville occitane quand ils ne versent pas dans l’architecture spectaculaire, l’Arbre blanc de Sou Fujimoto en constituant la version la plus iconique à ce jour.

Il faut dire qu’à rebours de la tabula rasa qui donne prise à ces opérations-là, la parcelle affectée aux logements – une friche issue de la démolition d’un lycée professionnel déménagé ailleurs – se situe en plein tissu faubourien. Les typologies en présence, maisons modestes ou cossues, hangars et immeubles de rapport, ont déjà insufflé une âme au quartier avec leur cortège de cours, impasses, porches et ruelles. Pour les architectes Gilles Cusy et Michel Maraval en charge du projet urbain, ce contexte particulier invitait à renouer avec une caractéristique fondamentale de la ville sédimentée : la sociabilité que peut générer l’espace public, et plus encore sous un climat méditerranéen, quand on lui accorde une pleine attention. Penser son armature, sa gradation du collectif à l’intime, susciter des relations apaisées et riches en potentialités d’usages : le projet urbain se cristallise autour de ce travail, en procédant par analogies avec la ville existante pour la prolonger sans tomber dans le pastiche.

 

Comme un village

Face à un programme particulièrement touffu – maisons de ville, logements intermédiaires et collectifs, locatif et accession, résidence séniors et ateliers-logements d’artistes –, la méthode a consisté à rechercher les formes urbaines susceptibles d’avoir un impact positif sur la perception de l’espace public. Les volumétries se sont affinées en maquettes, puis ont été retranscrites dans un dessin aussi détaillé que si les architectes avaient à réaliser l’ensemble de l’opération, bien que le foncier soit découpé en cinq lots confiés à plusieurs promoteurs et maîtres d’œuvre. Une étape nécessaire, selon Gilles Cusy, avant de déshabiller à l’os ce projet pour en extraire des règles précises sur les volumétries, hauteurs, retraits, matériaux, etc., et déjouer ainsi l’écueil d’un collage d’architectures voulant chacune se démarquer.

La composition urbaine repousse aux marges de l’ancienne friche les logements collectifs à R+4 pour déployer la domesticité des maisons de ville au contact d’une venelle ouverte aux passants. Avec sa placette et ses ramifications, elle innerve l’îlot et le traverse de part en part dans un jeu de plans et d’arrière-plans du bâti, lequel s’épaissit de loggias, terrasses et redans.

Complétant ce travail sur la forme urbaine, des dispositifs architecturaux simples concourent à faire émerger une sociabilité : un muret pas trop haut pour parler avec son voisin ; un escalier d’accès extérieur à la maison superposée pour supporter des pots de fleurs ; un seuil épais sur lequel s’asseoir. Figurent aussi dans ce répertoire tous les jardins privatifs entraperçus au travers des grilles. Chacun est planté d’un arbre en pleine terre et contribue à façonner l’armature végétale, finalement très présente, de l’espace public (les parkings souterrains sont reportés sur les lisières de la parcelle). Ces aménagements, et toutes les possibilités d’usages qu’ils génèrent, participent de l’aménité de la rue, mais aussi d’un contrôle bienveillant. « Se promener en ville est une valeur à laquelle nous pensons qu’il est encore possible de donner du sens […], énoncent les architectes. La qualité de la rue est directement liée à la “fertilité” de ses rives, à la capacité de l’architecture qui la borde de participer à son mouvement. »

 

Déjouer la privatisation

Un soin particulier est porté à la matérialité, jusqu’aux pas-de-porte des habitations. Le béton désactivé, coulé en place, dessine de grandes dalles entrecoupées de joints enherbés et flanquées sur un bas-côté de plants de graminées. Même égalité de traitement pour les voies de desserte dévolues à l’accès pompiers et aux camions de déménagement. Avec les luminaires suspendus, le quartier s’imprègne d’une ambiance tout aussi méditerranéenne que tokyoïte, une influence ici assumée par les architectes.

Anticipant le risque si courant d’une éventuelle privatisation qui empêcherait la traversée des passants, une servitude d’utilité publique est assujettie à la ruelle. Le règlement de la copropriété stipule en effet que le moindre changement de son statut doit être voté en conseil municipal. Gilles Cusy le reconnaît, tout a été mis œuvre pour « tenir » le caractère public de l’opération. Le dernier des cinq lots, en chantier, affecté à de l’habitat participatif, devrait d’ailleurs enrichir un peu plus la déambulation dans le quartier avec un escalier urbain débouchant sur le boulevard.

On se promène dans les allées et le regard se porte sur les cours et jardins plus ou moins filtrés par la végétation, les clôtures et murets en béton ou bois, peints en blanc, intégrant discrètement les boîtes aux lettres, digicodes et coffrets des concessionnaires. Dans l’une d’elles, ombragée, des habitants prennent leur pause déjeuner à même le sol. En cette saison d’été caniculaire, les jardins potagers adossés à l’un des mitoyens semblent délaissés, mais sans doute est-ce provisoire. La perplexité survient cependant lorsqu’on découvre des panneaux affichés sur les quatre faces de la placette rappelant les règles d’usages de cette « propriété privée » et tout ce qui est interdit (jeux, bruit, regroupement au-delà de 22 heures). Pour éviter les « nuisances », les bancs massifs intégrés aux murs se sont même transformés en jardinières, laissant percevoir depuis quelques mois le repli des habitants dans ce havre de paix.

Faudrait-il faire plus de pédagogie, expliquer davantage aux résidents cette proposition d’habitat en milieu urbain dense, qui compose inévitablement avec une certaine intensité dans les relations de voisinage ? L’architecte parle de cette opération comme d’une expérience singulière et rare dans laquelle tous les interlocuteurs se sont impliqués avec le soutien de l’aménageur. Les services de la mairie ont accepté de modifier certaines règles du PLU, les promoteurs de travailler avec les architectes désignés préalablement. Et même si la mise en œuvre révèle çà et là certaines petites faiblesses, témoignant de la réalité économique à laquelle les premiers assujettissent les seconds, cette réalisation laisse espérer qu’en sortant des modes opératoires habituels, et à cette condition de maîtriser toutes les étapes du processus, on parvienne à échapper aux standards habituels appliqués au logement… mais cela ne pourra se faire sans la complicité des futurs occupants
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