Loin des approches strictement normatives, la recherche doctorale de Julien Salabelle explore le handicap comme expérience vécue, révélant un puissant levier critique pour concevoir des espaces plus sensibles et réellement inclusifs.

Julien Salabelle est architecte diplômé de la UdK de Berlin. À la suite d’une maladie rare, il se consacre à la recherche. Il est aujourd’hui doctorant contractuel au Cnam, rattaché au laboratoire du Gerphau à l’ENSAPLV.

 

La perception du handicap s’est largement construite autour d’une vision médicale et mécaniste du corps. Dès le XIXesiècle, les représentations dominantes en Occident modélisent le corps humain sur la machine: calibré, efficient, réparable. Une logique renforcée au lendemain de la Première Guerre mondiale, avec le retour massif des blessés du front. Pour la première fois, le handicap devient une réalité sociale visible et un enjeu politique et sociétal, posant la question de l’adaptation de l’environnement aux corps abîmés.

Dans les années 1920, à Vienne, l’association des mutilés de guerre réclame des mesures concrètes: retrait des statues militaires, suppression des parades, création d’espaces verts apaisants. Le collectif ira jusqu’à coconcevoir avec des architectes locaux, parmi lesquels Adolf Loos, un nouveau système constructif standardisé de logements suivant une trame réduitepermettant aux anciens combattants de participer au chantier et proposant ainsi un habitat innovantplus accessible et plus abordable pour les invalides. Ces revendications esquissent déjà une lecture sensible de la ville et du rôle apaisant que peut jouer l’architecture. L’espace n’est pas neutre: il peut heurter ou soulager.

Aujourd’hui encore, l’imaginaire collectif reste dominé par l’idée d’un corps valide, performant, normé. Les formes intermédiaires –handicaps partiels, évolutifs ou invisibles– peinent à trouver leur place dans les dispositifs réglementaires. «On continue de penser l’accessibilité comme une série de réponses techniques à des cas extrêmes, sans considérer la diversité réelle des expériences», observe Julien Salabelle.

Dans les années 1990, les criticaldisabilitystudiesapportent un tournant théorique majeur. Ces travaux, développés principalement dans le monde anglo-saxon, distinguent clairement déficience (liée au corps) et handicap (lié à l’environnement). Le handicap y est défini comme une construction sociale, issue de la confrontation entre des normes rigides et des corps multiples. Ce renversement fonde une critique des politiques d’accessibilité bâties sur la seule performance: «On ne s’interroge pas assez sur ce que la norme valide suppose comme modèle de vie, de déplacement, de consommation.»

 

Concevoir à partir du vécu: une autre voie pour l’architecture

C’est à partir de ce renversement théorique que s’inscrit la recherche du doctorant en architecture Julien Salabelle. Son travail, encore en cours, propose une approche phénoménologique du handicap, qui place l’expérience vécue au cœur de la conception architecturale. «Le handicap est d’abord un rapport au monde, une manière de sentir les choses, d’éprouver les seuils, la lumière, les sons. Ce ressenti est une ressource pour le projet. Il est indispensable d’arrêter de voir le handicap comme un manque à compenser.» (...)

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