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Réagissant à notre enquête sur la Philharmonie de Paris publiée dans le numéro de mars et à un article laudatif paru récemment dans l'Humanité, Paul Chemetov (AUA) fait part de son indignation. Il dénonce la somptuosité du projet dans un contexte économique pénible pour tous et rappelle que la qualité d'un édifice ne se situe pas nécessairement dans l'excès de la dépense au m2.


Retrouvez l'enquête : « Y-a-t-il un scandale de la Philharmonie ? »

Toute la presse se fait l’écho du chantier de la Philharmonie de Paris. Jean Nouvel, son auteur, est le plus célèbre des architectes français, un des rares titulaires du Pritzker, le Nobel de l’Architecture. Ce projet installe la musique au cœur d’un quartier populaire, en bordure du périphérique même, dans le parc de la Villette, à côté de la Cité de la Musique et du Zénith. L’idée d’une salle où les spectateurs sont répartis tout autour des musiciens, comme celle des toits accessibles à la promenade font partie des atouts du projet.


Mais il est difficile de dénoncer quotidiennement, et non sans raison, la hausse de la TVA, de l’énergie, des transports en commun, des loyers, des impôts et de voir 386 millions d’euros (le triple du budget initial) d’argent public dépensés pour 20.000 m² construits, soit près de 20.000 €/m². (ce qui revient à dire que le m² d’un bâtiment fixe coûte six fois plus cher que le m² d’un objet motorisé !). Ne soyons pas misérabilistes, mais ce projet coûte plusieurs fois le prix d’un théâtre habituel. Cette défense et illustration de l’inventivité et du talent de Jean Nouvel ne risque t-elle pas, de se retourner contre l’idée même de la dépense culturelle ? C’est la vie entière de travail de plus de cinq cent salariés payés au SMIC (ils sont encore trois millions en France) qui sont là investis. La sobriété est une nécessité du monde où nous vivons, elle est la condition d’une meilleure distribution des richesses et des biens, dans les pays riches certes comme la France, mais aussi entre pays pauvres et pays riches.


On a envie de dire à Jean Nouvel, quand l’argent public s’installe durablement dans la rareté, de faire la preuve de son talent authentique et singulier dans des budgets compatibles avec les moyens de la société. Des roses sans aucun doute, mais aussi du pain. Et puisque que la culture ne saurait être l’apanage d’une seule élite, ce n’est pas en augmentant, sans raison, le prix des bâtiments et donc leur coût de fonctionnement et donc celui des places, que l’on démocratisera l’écoute de Mahler ni même de Mozart. La culture ne peut vivre sans subventions -si elle doit échapper à la logique marchande-, mais cela engage d’autant plus la responsabilité de tous ceux qui contribuent à la faire vivre. Abu Dhabi peut sans doute faire construire une coupole de 180 m de diamètre flottant sur l’eau. Est-ce là l’idéal auquel nous aspirons ? Est-ce la représentation d’une culture qui serait élitiste pour tous, selon le slogan ?


La démocratie a besoin de symboles, la Tour Eiffel ou Beaubourg ont marqué leur siècle. Le MUCEM à Marseille a tout récemment frappé les esprits, mais ce dernier bâtiment a coûté quatre fois moins au m² que la Philharmonie. Leurs programmes ne sont pas comparables certes, mais l’expressivité, l’invention sont les mêmes. Si des bâtiments publics quittent les chemins de la rationalité pour aller vers l’intention sculpturale, ont-ils besoin de s’exprimer à de telles échelles ? La magnificence du Taj Mahal avait pour contrepartie l’esclavage. A l’opposé, Ronchamp, en son temps -modeste chapelle- sculpture totale, a bouleversé le monde architectural. Il n’est pas besoin de gigantisme pour « amener à la culture par l’architecture » comme le dit Jean Nouvel. On souhaiterait que cette exigence se manifeste aussi et d’abord dans le logement des hommes, aujourd’hui abandonné aux logiques du marché et du produit, même quand ils sont emballés comme des paquets cadeaux. La première maison de culture, c’est tout de même le logis de chacun et à ne transmettre la culture architecturale que par quelques projets d’exception ne recrée t-on pas des conditions d’un élitisme, que l’on dit vouloir combattre ?


Paul Chemetov, le 12 mars 2014