Dans une culture de l'accumulation,
obsédée par la production de valeur marchande, négatif et positif
sont couramment identifiés à vide et plein. Le vide, dit-on,
appelle le plein. Tous les renversements sont possibles.
L'hyperproduction s'accompagne d'une hyperdestruction ;
l'accélération vaut pour l'usure comme pour la fabrication.
L'obsolescence accélérée du moderne est un poncif, qui
correspond à un phénomène vérifiable ; c'est aussi un
principe de production industrielle.
La destruction elle-même peut
fonctionner comme un signe de richesse. En mai 1930, la revue
Fortune, qui était, comme son titre l'indique, un magazine
de business, publia un article intitulé « Our Vanishing
Backyards » (Nos arrière-cours en voie de disparition),
illustré de photographies de Ralph Steiner. L'auteur opposait la
vitalité du gaspillage américain à l'ennui des paysages
soigneusement entretenus de la vieille Europe : « La scène
anglaise est triste, et la scène américaine est heureuse. Ça sent
mauvais, mais il y a aussi de l'exubérance et de la vigueur dans
cette façon de joncher le pays de choses usées et abandonnées.
Chaque décharge, chaque rangée de maisons délabrées le long de la
voie ferrée, nous prouve que notre richesse est sans bornes. C'est
de l'espace dont nous n'avons pas besoin. Nous en avons tant. »
Dans un système qui prône les vertus
de l'ordre et de la mesure – comme le faisait Fortune et
comme le font les magazines de décoration sur papier glacé –,
la photogénie du déchet (junk) est la forme, encore
dominante, de la vitalité reconnue au négatif. Le gaspillage est un
gâchis écologique ; c'est aussi un trait de pittoresque,
célébré avec complaisance. Mais dans l'histoire de l'assemblage,
depuis l'interprétation du Machine Age par Kurt Schwitters,
le déchet figurait surtout la matière organique introduite dans les
rouages de la machine artistique.