Sans se connaître et très différents l’un de l’autre, le photographe Charles Petit et l’architecte Richard Buckminster Fuller avaient en commun une défaillance visuelle congénitale qui joua un rôle déterminant dans la naissance de leurs vocations respectives : ils ont tous les deux regardé le monde avec un œil neuf, qu’Italo Calvino définissait comme le « dépaysement des myopes2 ».
Dans les années 1970, Susan Sontag constatait que la frontière entre photographe amateur et professionnel ne veut pas dire grand-chose, car, disait-elle, « certaines photos d’amateurs anonymes sont tout aussi intéressantes, tout aussi complexes du point de vue formel, tout aussi représentatives des possibilités caractéristiques de la photographie qu’une œuvre de Stieglitz ou d’Evans3 ».
Charles Petit n’était pas vraiment un amateur ni un anonyme, il avait exposé et publié quelques-unes de ses images sans pour autant en faire son activité principale. Il était plutôt une sorte de semi-clandestin dans le monde de la photographie, exerçant ses talents comme directeur artistique, producteur ou publicitaire. Son œuvre, malgré son caractère confidentiel, mérite pourtant d’être pleinement reconnue, tant elle est remarquable. Il débute par le noir et blanc dans les années 1970, saisissant des personnages et des scènes de rue, s’inscrivant « à l’insu de son plein gré » dans la tradition de la Street Photography. Dans un entretien de 2017 avec Michael Ernest Sweet, il déclarait laconiquement : « Je ne me suis jamais considéré comme un photographe de rue. Je prends simplement les photos que j’ai toujours prises. Comme j’adore me promener en ville, je prends la plupart de mes photos dans la rue, et c’est comme ça que je suis devenu “photographe de rue”. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour m’exprimer en tant que photographe. Ce n’est pas moi qui ai pris cette décision, ce sont les photos, je suppose4. »
Puis, au début des années 1980, il alterne le noir et blanc avec les prises de vue en couleur dans lesquelles, comme par opposition, plus aucun être humain n’apparaît. La ville, contemplée comme un décor sans acteur, devient alors le personnage principal de son univers photographique dont la couleur est le prétexte. (...)