Copyright : ©Pierre-Antoine CHAMPENOIS

Anne et Patrick Poirier présentent «Vagabondages argentiques : 50 ans bricolage photographique» à la Maison européenne de la photographie. Ils dévoilent le rôle joué par ce médium, dès les débuts, à Rome, en Syrie, à Berlin, dans leur désir d’explorer la fragilité des villes et des civilisations. En créant de splendides installations et maquettes de cités imaginaires, ils inventent les « ruines » de notre époque. 

Un nouveau livre, dirigé par Laure Martin (éd. Flammarion), et deux expositions parisiennes, à la Mep et à la Galerie Mitterrand, illustrent les sources de cette oeuvre au futur antérieur et complètent la rétrospective organisée en 2016-2017 à Saint-Étienne. 


Si l’art est la transfiguration du réel, il permet aussi une prescience des grands mouvements qui nous enchantent ou nous menacent. Couple de plasticiens voyageurs, Anne et Patrick Poirier ont été très tôt attirés par la fréquentation intime des ruines et la découverte de cités enfouies. À Rome, pendant un long séjour à la Villa Médicis (1967-1971) puis lors de voyages sur les routes d’Orient, pour Patrick, ou vers les cités américaines, pour Anne, ils ont construit un imaginaire x où la ville, l’architecture et le passage du temps composent un monde en instance de disparition. Leur travail photographique rassemblé à la Maison européenne de la photographie, en grande partie inédit, montre leur intuition de certains désordres qui nous paraissent éclatants aujourd’hui.


 Partis en avance, ils sont rattrapés par une actualité pleine de sang et de larmes : chaque jour, un grand nuage de pierre et de béton bouscule toute trace humaine sous le fracas des armes, des intérêts mondialisés et des crimes impunis. Chaque jour, les photographes de guerre rapportent les images d’immeubles effondrés et de maisons éventrées d’où émergent des familles, des enfants, victimes de la folie humaine. Le patrimoine répertorié n’échappe pas au massacre. Des pans entiers de tabula rasa apparaissent sur les cartes du Proche-Orient. En 2015, ils projettent sur un tapis une vue aérienne de la vieille ville d’Alep, retravaillée par leurs soins. Deux ans plus tard, le monde assiste à la « chute » de la ville syrienne… 


C’est dire combien sont perspicaces les premières visions d’Anne et de Patrick Poirier, dans les années 1970, et les « vues d’artiste » qu’ils bricolaient en « trafiquant » leurs tirages argentiques. Afin de s’éloigner de la réalité plate et d’en révéler la forme onirique, pleine de sens, ils proposent une image volée à la mémoire, où s’accumulent les strates de temps. Patrick Poirier, né à Nantes en 1942, a perdu son père lors des bombardements de la ville. Une image de la cité dévastée a souvent figuré en marge de ses expositions. Anne Poirier, née à Marseille en 1941, a été marquée aussi par cette époque de la guerre. Tous deux se souviennent de ces maisons vides, dans la campagne, où ils allaient jouer, enfants, se demandant pourquoi tout était resté là, objets abandonnés, sans vie. Premier grand prix de Rome de sculpture, après des études à l’École nationale supérieure des Arts décoratifs, Anne Poirier séjourne à la Villa Médicis, tandis que Balthus en est le directeur. Patrick, prix de peinture, la rejoint quelques mois plus tard. Ensemble, ils hantent Ostia Antica ou explorent la Domus Aurea, la villa enfouie de Néron : ils récoltent des images, et reconstruisent pierre à pierre, en maquette, leurs propres vestiges.


Toute leur oeuvre est déjà dans ce souci de la fragilité, de l’éphémère, de la fin prochaine. Leur morale d’artistes est forte : seule la mémoire peut nous sauver de la disparition. En construisant des maquettes de cités industrielles en déréliction, ils utilisent des fragments de matières, des rebuts, des déchets, doublant ainsi la démonstration du « fragile » par les excès dévastateurs des gaspillages de notre époque. À leur attirance planétaire pour l’archéologie, ils ajoutent une critique acide de notre conduite du monde, de nos environnements ébranlés par la course insensée du progrès et les désordres qu’il tolère ou encourage. De Mnémosyne à Ouranopolis, de Exotica à Dystopia, noires de charbon ou immaculées, leurs installations de plus en plus monumentales fascinent les collectionneurs, et les simples visiteurs. Elles tiennent un discours sobre et intense, formant une ellipse de significations où le soin du détail ne cache jamais la générosité du propos.


Dans l’exposition de la Mep, et dans l’ouvrage monographique dirigé par Laure Martin, co-commissaire de l’exposition avec Jean-Luc Monterosso, on découvre les liens tissés, au fil de cinquante années de travail, par leurs exercices de patience acharnée. En montrant pour la première fois ces archives, Anne et Patrick Poirier révèlent leur démarche artistique sous un nouvel angle. Photographie documentaire, enregistreuse, mais qui accueille aussi le hasard, l’accident, la « photo ratée », les surprises. Reconstruction d’un futur antérieur, comme une angoisse maîtrisée, extrapolée. Sur des pétales de roses, ils inscrivent des mots, des phrases mystérieuses, gravées dans le « marbre » le plus éphémère, celui de la fleur. 

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