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Une nouvelle monographie paraît cet automne, qui retrace trente années de l'œuvre de Glenn Murcutt. L'architecte australien revient ici sur quelques-uns de ses chevaux de bataille : les raisons et les ressorts de sa pratique en solo, sa passion pour la nature et le paysage de son pays, qui inspire depuis toujours son travail, le rôle de l'économie dans sa conception de l'architecture… Ces propos sont extraits d'une conférence donnée à l'université de Cornell, aux États Unis, en octobre 2002.

«En 1969, aucune agence ne pouvait plus m'employer. J'étais une formidable distraction pour mes collègues car tout que ce qu'on me demandait de faire me paraissait complètement insensé. Il était temps que j'assume ma personnalité et que j'abandonne ce statut d'architecte salarié. En décembre 1969, j'ai fondé mon propre bureau – rien n'est plus malin, en effet, lorsqu'on n'a aucune affaire en vue ! Je suis quelqu'un de très remuant, de très impatient. Je n'imagine pas que quiconque puisse travailler à un seul projet pendant des années et j'admire beaucoup la ténacité de ceux qui y parviennent. Il m'a toujours semblé que j'avais besoin de combiner une pratique d'architecte indépendant avec l'enseignement et les voyages. Avant la Seconde Guerre mondiale, mon père avait déjà fait trois fois le tour du globe, et d'une certaine manière ce virus m'a contaminé.


Travailler seul

La maison est un programme merveilleux pour qui, comme moi, exerce en solo. Pendant longtemps, ce type de commande a été honteusement méprisé par notre profession parce qu'il ne rapportait pas assez d'argent. Je suis bien placé pour le savoir, car les revenus de mon agence ne sont pas très élevés. Mais ce manque à gagner se trouve largement compensé par les rencontres que me valent mes travaux, par les expériences que me procure l'enseignement, et par les réactions aux conférences que je donne de par le monde. On me dit souvent « mais Murcutt, vous devriez avoir une grande agence ! » Quelle drôle d'idée !

Au tout début de mon installation comme architecte indépendant, mon père m'a donné de bons conseils. « Commence comme tu aimerais finir », m'a-t-il dit, ajoutant : « Chaque compromis que tu accepteras en conscience fixera le niveau attendu par le client suivant. » Et pourquoi quelqu'un engagerait-il un architecte pour lui demander moins qu'il ne peut donner ? Parfois, je dis à certains clients que je ne suis pas celui qu'il leur faut. Cela donne des résultats surprenants, car ils me désirent d'autant plus… J'ai toujours prévenu ceux qui voulaient me confier une maison que je ne pouvais pas commencer à y travailler immédiatement. Autrefois, je leur demandais environ trois mois de délai, et ils en convenaient. Puis l'attente est passée à douze mois ; ils étaient toujours d'accord. Maintenant, comme je suis très demandé, il leur faut patienter environ quatre ans, et ils sont toujours d'accord ! Ce qui est bien avec les clients qui vous ont attendu si longtemps, c'est qu'ils sont charmants, et qu'ils se tiennent bien !

Je suis convaincu qu'un individu peut à lui seul modifier le cours des choses. Travailler sur de petites affaires me permet de concevoir bien plus de projets que si je m'occupais d'un seul grand bâtiment, comme de multiplier les expériences. De surcroît, ces affaires constituent le socle grâce auquel j'ai pu dialoguer avec mon pays, l'Australie.

C'est un pays incroyable, de dimensions gigantesques, où l'homme n'est guère plus grand qu'une fourmi. On y trouve tous les climats : depuis les tropiques humides et chauds, au nord, jusqu'aux régions tempérées froides au sud, en passant par les zones désertiques, brûlantes et arides. Quand je pense à la nature, je suis sans cesse frappé par son génie. La lumière et les ombres, le vent, la chaleur, le froid, la floraison des arbres et des plantes, l'étendue de cette île-continent, se conjuguent pour former un paysage magique, d'une grande force et d'une beauté inimaginable. Je suis ému jusqu'à la colère lorsque je vois ce qu'on continue de lui faire subir au nom du progrès : la destruction de la flore, la déportation de la faune, tout cela avec la bénédiction, voire la collusion des nouveaux règlements d'urbanisme. Je ne récuse pas l'urbanisation ; je ne cherche pas à promouvoir une sorte d'utopie dans le bush, loin s'en faut. Mais je conteste l'asservissement total des terres et la menace qu'il fait peser sur la vie sauvage. Un territoire demande à être traité avec soin. Nous devons pactiser avec le paysage, cesser de le percevoir comme une menace.

Autrefois, les fermiers avaient la connaissance intime des lieux où ils vivaient ; leurs maisons, leurs granges en étaient une traduction. Les Aborigènes savaient qu'il vaut mieux habiter une plate-forme sèche lorsqu'on vit sous les tropiques, et que les régions arides nécessitent de se protéger activement du soleil. Quand les Européens ont débarqué en Australie, ils ont apporté avec eux une architecture très belle, dérivée de celle que les Anglais avaient imaginée pour l'Inde. Malheureusement, ces jolies vérandas ne marchent pas dans ce pays : trop peu profondes, elles laissent pénétrer le soleil en été dans la maison et le bloquent en hiver, même si elles se révèlent quand même utiles pour faire baisser l'intensité de la lumière et réduire la fatigue des yeux.


Éprouver les éléments

Pourtant, le paysage, avec sa délicatesse, sa force, sa lisibilité, peut nous apprendre quoi faire, pour peu qu'on l'observe avec suffisamment d'attention. Ainsi, deux arbres de la même espèce prennent des aspects très différents selon qu'ils se développent au sommet d'une colline ou à son pied. Le premier pousse contraint par la pression des vents ; le ruissellement lui laisse peu de nutriments tandis que la pénurie d'humidité affecte sa croissance. L'autre, à l'inverse, s'épanouit à l'abri des bourrasques et bénéficie d'eau en abondance. Dans la nature, la forme dépend du lieu : pourquoi pas en architecture ?

Je cherche à réinventer une architecture qui réponde aux spécificités du lieu. J'aime qu'un bâtiment sache faire beaucoup de choses : capter la lumière, l'exclure, laisser passer l'air, empêcher les insectes d'entrer. Je dessine chaque maison comme on dessine un voilier qui se pilotera pour donner le meilleur de lui-même. Comprendre d'où vient le vent, poser le bâtiment sur le parcours des brises qui frôlent les nénuphars de l'étang, à quelques mètres de là, pour que leur parfum arrive jusqu'à la maison… J'adore me servir des éléments, le feu, le vent, les crues, exploiter les différences climatiques… Tout cela nourrit mes projets. L'architecture va bien au-delà d'une forme construite. Elle parle du paysage, de l'environnement, de ses problèmes…

En 1974, juste après avoir achevé la maison Marie Short, j'y suis allé passer un peu de temps afin de vérifier mon projet. Après le dîner, toutes les deux heures, j'allais sentir ce qui se passait dans différentes parties de la maison. Bien à l'abri, j'écoutais les grenouilles, les criquets ; la lueur de la lune entrait par les lucarnes du toit et projetait des taches bleues dans la pièce. J'entendais venir le jour avec le chant des oiseaux. On ne peut vivre ces expériences dans la forêt à cause des insectes. Mais ici, j'étais dans un environnement conçu par l'homme, entièrement entouré de fines mailles protectrices qui me laissaient jouir de l'extérieur sans réserves ; les volets pivotants me permettaient d'ouvrir la maison pour voir au dehors et faire entrer la fraîcheur, ou bien de la refermer, à ma guise. Je n'étais pas esclave du bâtiment : j'étais aux commandes de mon yacht.


Morale de l'économie

« L'homme s'est toujours habillé en fonction du climat, ajoutant un ou plusieurs vêtements quand il fait froid, pour les enlever lorsqu'il fait chaud. C'est exactement ce que devraient faire nos maisons. J'ai été élevé dans le respect absolu du principe d'économie. Gaspiller est immoral. C'est pourquoi j'utilise de préférence des matériaux recyclables, bois, métal, verre, en tenant compte de l'énergie dépensée dans chaque cas. Pour produire 1 kilo de bois (coupé et scié), il faut 1 kilojoule ; pour 1 kilo d'acier, 42 kilojoules ; pour 1 kilo d'aluminium 140 kilojoules. Mais il faut se rappeler que l'aluminium peut être réutilisé à l'infini et que le coût de son recyclage est peu élevé.

Mes maisons n'ont pas d'air conditionné et le moins possible de chauffage : elles n'en ont pas besoin et fonctionnent avec le seul climat. L'hiver, aux Etats-Unis, la température qui règne dans les bâtiments est à peine supportable : on se croirait dans la jungle des régions équatoriales. Il faut subir cette chaleur ou la dissiper en ouvrant les fenêtres, lorsqu'elles peuvent s'ouvrir. L'été, j'ai vu des gens se rendre en voiture à leur salle de gym, attendre dix minutes en laissant tourner le moteur qu'une place se libère près de l'entrée pour ne pas avoir à marcher ; après avoir fait leurs exercices dans leur gymnase climatisé, ils remontent dans leur voiture climatisée, rentrent dans leur maison climatisée et allument la télévision pour qu'on leur dise quel temps il faisait ce jour-là ! Henry David Thoreau, dont la pensée a exercé une grande influence sur ma jeunesse, a écrit dans Walden : "L'existence que mènent généralement les hommes est faite de désespoir tranquille. Ce qu'on appelle résignation n'est rien d'autre que du désespoir confirmé." Il n'est pas question pour moi de céder ni à l'une, ni à l'autre. »   G. M.


Propos recueillis et traduits par F. Fromonot, dans l'ouvrage " Glenn Murcutt 1962-2002 "

sorti le 9 octobre 2003 (Ed. Gallimard).

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