Les architectes de BAST (Bureau Architectures Sans Titre) viennent d’être distingués par la Fondation Mies van der Rohe qui a vu en eux les architectes émergents de l’année 2019. L’agence de Laurent Didier, Mathieu Le Ny et Louis Léger s’est fait un nom avec une série de projets modestes qui ont en commun leur écriture dépouillée et sans fard. Si l’efficience de cette architecture aux accents brutalistes est dans l’air du temps, elle résulte d’abord d’une méthodologie de travail collective horizontale, et l’esthétique qu’elle produit se veut uniquement déterminée par la rigueur des processus mis en place.
Les planètes semblent bel et bien alignées pour BAST, l’agence toulousaine qui fait beaucoup parler d’elle ces derniers temps. Le 10 avril dernier, ils ont reçu la mention spéciale « Emerging Architect » du prix Mies van der Rohe (EU Mies Award). Le réfectoire scolaire – 185 m2 , 230 000 euros de budget – qu’ils ont réalisé à Montbrun-Bocage en Haute-Garonne (voir d’a n° 269) a su se distinguer parmi les 383 projets issus d’une quarantaine de pays soumis au jury. Un projet qui avait par ailleurs été récompensé par le Prix d’architectures 2019 en février dernier. Si Laurent Didier (34 ans), Mathieu Le Ny (35 ans) et Louis Léger (29 ans) forment aujourd’hui un solide trio, BAST n’en demeure pas moins une agence d’architecture à géométrie variable qui, depuis sa création en 2013 à Toulouse, a vu entrer et sortir différents associés. Cette souplesse est leur force. Elle est rendue possible par le choix de fonctionner en Scop, une structure juridique permettant de faire évoluer facilement le collectif. Chez BAST, la porte est donc ouverte. Combien seront-ils demain ? Eux-mêmes ne le savent pas. En guise de nom, ils ont opté pour un acronyme manifeste : Bureau Architectures Sans Titre. Dans leur agence, pas de salariés, uniquement des associés, la même rémunération pour tous, une adresse mail commune, un site web où ne figurent que les projets. Posture? Il n’en est rien. Car échaudés d’avoir supporté le poids de la hiérarchie dans les agences où ils ont fait leurs premières armes, c’est avec vigueur qu’ils revendiquent aujourd’hui cette approche horizontale. En fondant leur agence, il y a plusieurs choses qu’ils ne voulaient pas reproduire : les charrettes continuelles, les projets qu’on survole parce qu’ils ont été totalement délégués aux salariés, ceux acceptés pour de mauvaises raisons, en premier lieu économiques, les compromis qui prennent trop souvent le dessus. BAST préfère fonctionner à rebours des modèles traditionnels. Pour mener chaque projet, ils travaillent en binômes, lesquels changent au fil des commandes. Et tout le monde est au courant de tout. « Nous évoluons dans un microcosme fertile qui fonctionne en vase clos. »
Projets modestes, budgets serrés
À ce jour, leur projet livré le plus important est un équipement municipal de 230m2 à Aussonne. Le reste de leur production se compose essentiellement d’une série de réhabilitations et d’extensions de maisons, des réaménagements de bureaux et des petits équipements, généralement réalisés avec des budgets très serrés. Ils ne rechignent pas à répondre favorablement à des commandes modestes, celles que nombre d’architectes refusent : 30 000 euros pour transformer un appartement en lieu d’exposition (T11) ou 41 000 euros pour repenser un salon-salle à manger grâce à un escalier monumental en béton (M18). Essentiellement situés en milieu rural dans le Sud-Ouest leurs projets soigneusement numérotés ne cherchent pas à donner de leçon d’architecture ni à dicter une façon de vivre, mais à proposer des dispositifs appropriables par les usagers. Le jour de notre visite à Toulouse, nous assistons à une réunion avec leurs clients : un couple demande aux architectes de réhabiliter et de réunir deux maisons situées sur un terrain commun. Une commande parfaitement représentative de leur quotidien : des familles qui investissent dans une maison à Toulouse ou à proximité pour gagner en mètres carrés. Des envies d’architecture, des besoins d’espace et des budgets limités : telle est l’équation à résoudre pour BAST. Avec écoute, pédagogie et fermeté, ils tâchent de ne pas se laisser envahir par les états d’âme de leurs clients et de toujours « trouver le juste équilibre entre la dépense engagée et le projet architectural, pour trouver l’économie minimum et le maximum de confort ». Nouveaux brutalistes ? Avec l’air de ne pas y toucher, BAST maîtrise les réseaux sociaux avec une certaine habileté. Faussement désinvolte, leur stratégie de communication, rondement menée, leur vaut aujourd’hui de s’être fait un nom. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils ne sont pas portés par une scène locale vivace, Toulouse étant peu réputée pour sa propension à défendre l’architecture contemporaine. De grosses agences trustent les marchés, laissant difficilement entrer l’air frais, mais ils ne s’en plaignent pas. Lauréat des Albums des jeunes architectes (AJAP) en 2018, BAST trace sa route loin des ors de la capitale, en marge des réseaux locaux et avec succès. L’architecture qu’ils défendent – ou du moins la façon de la concevoir, puisque chez eux prime davantage le processus que le résultat – contribue à façonner cette singularité française très en vogue. Incarné en premier lieu par Lacaton et Vassal, lauréats cette année du prix Mies van der Rohe aux côtés de BAST, mais aussi par Bruther, Studio Muoto ou Hart Berteloot, le nouveau brutalisme hexagonal rencontre actuellement un écho international. Si elle est dans l’air du temps, cette écriture ascétique n’est chez BAST que le résultat d’une implacable logique de conception qui mène naturellement à une forme de dépouillement. Pour chaque projet, ils appliquent scrupuleusement une méthode quasi mathématique qui laisse peu de place aux questions esthétiques. Toute fantaisie est proscrite. Pour eux, travailler à plusieurs implique de toujours être d’accord. « C’est une manière d’essorer les idées sans jamais tomber dans le compromis. Nous essayons de tendre vers l’objectivité à travers ce qui nous réunit. Soit tout le monde adhère à une idée, soit nous retravaillons jusqu’à être d’accord. C’est l’unanimité qui prime. » L’architecture qui découle de ce principe est ainsi guidée par une forme de subjectivité collective où rien qui ne pourrait être justifié n’a lieu d’être. Poncif conjoncturel, l’économie de moyens est chez eux un moteur. Chez BAST, le second œuvre est ainsi réduit à néant. « Quand on travaille avec des budgets restreints, il faut savoir où on met l’argent et arbitrer en fonction des priorités. On élimine tout ce qui ne sert à rien. » Ils essayent systématiquement de diminuer le nombre de lots, et donc le nombre d’entreprises, fidélisant celles qui comprennent leurs attentes et leur façon de faire. Enfin, ils n’hésitent pas à retrousser leurs manches sur le chantier, « parce qu’il est parfois plus simple de régler nous-mêmes un problème plutôt que de renvoyer indéfiniment dos à dos deux entreprises ». Pragmatiques, toujours.
À suivre, leur nouvel espace de travail
BAST s’apprête à déménager à quelques rues de ses bureaux actuels. Dans un quartier résidentiel, ils ont acheté un ancien garage où, sur deux niveaux, ils créent leur nouvel espace de travail. Une journée par semaine, ils délaissent les ordinateurs pour rejoindre le chantier et réaliser eux-mêmes les travaux. Que peut-on souhaiter à BAST? Les voir se confronter à de plus grandes échelles? Pour l’heure, ils n’en ont aucune envie. « Incompatible avec notre fonctionnement, assènent-ils en chœur. On aime la petite échelle parce que tout est maîtrisable et qu’elle permet de travailler les détails. C’est l’essence de notre métier. » Ils ont également abandonné l’idée de construire des logements en promotion immobilière. Les quelques débuts d’expériences qu’ils ont eus les ont refroidis durablement. « C’est un univers qui ne nous intéresse pas du tout. La perspective de réaliser 150 logements d’un coup nous effraie. » Ils savent qu’ils ne pourront y trouver leur compte et n’ont aucune envie de faire des concessions. Une maturité qui détonne et nous rend impatients de connaître la suite.






