Quatre comme les mousquetaires, ils grimpent l'un après l'autre sur la mezzanine où va se dérouler l'entretien. Si King Kong compte bien quatre associés aux personnalités affirmées et diverses, silencieuses ou disertes, c'est avant tout un groupe, une entité où l'hétérogénéité des caractères est constitutive de l'identité de l'atelier. Fortement marqués par leur enseignement et les cultures de l'image, ils parlent davantage du « comment concevoir » que de leurs réalisations.
Le désir de produire une architecture du récit les a rapprochés dès les premières années de leurs études à l'école d'architecture de Bordeaux. Dans cette ville, à la fin des années 1980, les étudiants construisent leur cursus en sélectionnant filière et options selon leurs affinités. Jean-Christophe Masnada, Paul Marion, Frédéric Neau, Laurent Portejoie se retrouvent naturellement à suivre les enseignements prodigués par Olivier Brochet, Serge Botarelli et surtout Jacques Hondelatte. Est-ce ce dernier qui leur enseigne que l'architecture peut se concevoir en se disant, avant de se dessiner, ou ont-ils pressenti que cet atelier leur laisserait toute liberté d'appréhender le projet selon leurs propres inclinations ? « Peu d'enseignants de l'école avaient aussi une pratique d'agence. L'atelier Brochet-Hondelatte occupait une place à part, autorisant à mettre en application des théories dans le projet. Jacques Hondelatte ne préconisait aucune solution toute faite si ce n'est partir tous azimuts et réfléchir avant tout au sujet à traiter. Il ne fallait pas répondre trop vite. Avant de dessiner il fallait discuter. On apprenait que le dessin et la forme ne sont pas les seules façons de faire naître le projet. » Frédéric Neau se souvient notamment de l'exercice sur des projets d'ambassades. Durant des semaines, les discussions ont porté sur les pays. Hondelatte parlait de toutes les villes, de tous les peuples. D'abord impressionnés par tant de savoir, les étudiants finissent par se demander si tout est véridique, si les histoires racontées n'étaient pas en grande partie le fruit de l'imagination de leur professeur pour ensemencer le projet. « C'était des moments joyeux, on parlait de tout et éventuellement d'architecture ! » Peu à peu, des choses commençaient à naître. La question posée devenait intelligible. Brochet, plus constructeur dans l'âme, apportait une complémentarité « aux délires d'Hondelatte », Botarelli, architecte de la génération des années 60, l'apprentissage de la légèreté. Ils conservent précieusement le souvenir d'avoir étudié à un moment où l'émulation artistique était forte à Bordeaux. Avec le CAPC, premier centre contemporain d'envergure de province, où régnait encore son créateur Jean-Louis Froment, qui bousculât la ville en laissant des artistes comme Richard Long, Sol LeWitt, Keith Haring, Mario Merz, Richard Serra investir les espaces de l'entrepôt Lainé, amenant jusqu'à leur porte le questionnement des artistes sur leur temps. Avec Arc en rêve aussi, dont la programmation initiait à de nouvelles idées (la narration, le détournement des sujets) pour approcher le projet d'architecture. « Quelqu'un qui a beaucoup compté dans nos études, c'est Jean Nouvel, dit Paul Marion. On pouvait parler de cinéma, de voyages pour penser l'architecture. Pour moi, c'est Nouvel qui a apporté cette dimension dans l'architecture française. » Cet enseignement, ouvert sur l'autre, ce regard porté sur l'ailleurs, sur les autres disciplines artistiques, leur a d'évidence donné la certitude tranquille de pouvoir penser seuls leur architecture. Seuls… mais à plusieurs ! à cinq d'abord, lorsqu'en 1989, encore étudiants, ils fondent une structure King Kong (!) pour répondre à des concours d'idées. Puis à quatre en 1994, « C'était une nécessité de travailler ensemble ; je ne me voyais pas seul, j'avais besoin d'un dialogue. Ce n'est pas seulement un côté pratique, mais un besoin conceptuel », affirment-ils tour à tour. à plusieurs aussi, pour réfléchir sur le récit à construire amenant à la conception, pour élaborer un discours permettant « d'aller plus loin que des dessins trop directifs », être de son temps dans son temps, se disputer et utiliser les références en les réinterprétant. Car la parole permet d'aller au-delà de programmes souvent trop pragmatiques, de fouiller le sens et le besoin de la demande, d'en découvrir les enjeux architecturaux et urbains cachés. « Nos références sont plus architecturales qu'artistiques. » Dans le film de Peter Greenaway, Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant, un plan montre un sas pour aller dans un sanitaire rouge avec une cuvette blanc étincelant. Idée qui les marque, reprise et détournée à Montpellier, au Théâtre d'O où le visiteur se fait mentalement son travelling pour animer le passage du rouge au noir. Une forme de récit ! C'est aussi vers le cinéma qu'ils se tournent, avec l'emprunt à Schoedsack, pour nommer leur atelier. Ce réalisateur américain qui en 1933, montre avec King Kong toute la rugosité des relations humaines et la difficulté d'exhiber une certaine douceur. Le cinéma encore, que Laurent Portejoie, d'abord attiré par la création et le décor de cinéma, reconnaît comme l'un des fondements de leurs références, une parmi d'autres mais très présente dans les projets et images véhiculés par l'atelier. Ils appartiennent en effet à cette époque où la culture d'image envahit le projet. Agacés et méfiants sur le sujet, ils disent refuser l'utilisation de l'image pour l'image. Ils savent faire la part des choses et n'adoptent pas la même attitude pour s'adresser à leurs clients. Pour Jean-Christophe Masnada, « Dans la commande publique, tout passe par l'écrit et les images. Il est donc nécessaire de s'interroger sur celles que nous produisons. Dans le privé, où la discussion est possible, on ne communique pas de la même manière. Un concours, ce n'est pas un projet, c'est une idée que l'on traduit par une image. Il faut gagner pour pouvoir construire ce qui n'était pas forcément dans l'image ! » Mais publique ou privée, l'architecture de King Kong se pense en empruntant les voies détournées, en essayant d'éviter les évidences, « Le côté rebelle d'une salle de rock, c'est un peu dérisoire, aujourd'hui ! », en parlant beaucoup mais pas seulement d'architecture. Eux qui aiment se confronter à de nouveaux programmes apprécieraient qu'on les aide à ne pas se spécialiser dans les lieux culturels !
Cerizay (79) - La Griotte, salle de spectacle de 1 150 m2, livrée en juillet 2001. Ci-dessous, détail de la façade constituée de béton, frise (avec des cerises) et red cedar.
Boé (47) - Espace culturel
François-Mitterand.
Cette salle de spectacle multifonction, livrée en janvier 1999, mesure 1 800 m2. Ci-dessus, vue du hall-déambulatoire qui possède la particularité de dessevir toutes les entités du projet.
Amphithéâtre/Théâtre d'O,
Montpellier,
livré en juin 2003
Sur la route de Grabels, quand la ville prend faussement des allures de campagne pour aller rejoindre villages et ZUP, s'étend le parc du château d'O, vaste propriété de 15 ha du conseil général, issue d'une des célèbres folies locales reconvertie en espace culturel. Au nord du site, à l'écart des masses végétales du parc historique protégé, au milieu des bancels (soutènements de pierres en terrasses successives) structurant le terrain, s'érige une longue façade au rouge « pétard » enchâssée dans l'habillage d'une maille métallique noire. à la fois signal et inscription urbaine côté extérieur, elle sert de fond de scène et de support technique côté intérieur à l'amphithéâtre. Elle contient en outre l'ensemble des éléments complémentaires du programme, loges, bureaux, locaux techniques, stockage. Détournant la volonté initiale du maître d'ouvrage d'une orientation dans l'axe du site, les architectes ont judicieusement proposé d'inscrire le gradinage dans la déclivité du terrain naturel et orienter la scène à l'abri du mur habité, évitant ainsi pour les répétitions tardives d'été, les désagréments des soleils couchants à l'ouest et des vents dominants. De plus, ce grand mur facilite la protection contre les nuisances sonores externes tout en favorisant les réflexions sonores internes. C'est l'accès principal, qui par un large parvis minéral, permet de découvrir le parc du château dans la continuité de l'amphithéâtre. Pourront s'y vivre les moments de l'avant et après spectacle. Une approche sensible et globale du site a permis de donner une réponse cohérente où cette réinterprétation contemporaine en rouge et noir de l'amphithéâtre romain, souhaité par le maître d'ouvrage, trouve, même hors saison, naturellement sa place dans ce domaine départemental du XVIIIe siècle.
(Maîtrise d'ouvrage : conseil général de l'Hérault - Bureau d'études : OTH Méditerranée. Acoustique : IdB - Scénographie : DuckS Scéno - Paysagiste : Atelier R)
Place Pey-Berland, Bordeaux,
livrée
janvier 2004
Place majeure de la ville avec la mairie et la cathédrale Saint-André (édifice classé), jusqu'à être quelque peu niée et étouffée par la voiture. Le projet est principalement basé sur une recomposition du vide. Refusant la fragmentation de l'espace en zones délimitées, envisagée un temps par la maîtrise d'ouvrage, le vide devient la matière première de l'aménagement. Le sol, recouvert dans sa presque totalité de grandes dalles de granit (1,20 m x 1,20 m), le positionnement qui se veut aléatoire de stèles horizontales en fonte gravées « de phrases rappelant l'histoire de la place » et des barrettes lumineuses incrustées soulignent par cette forte horizontalité, la vastitude du lieu. Des bancs, également en granit, émergent du niveau du sol. Débarrassée de tout obstacle visuel (à commencer par les voitures), seuls de hauts mâts, apportant un éclairage en lumière indirecte, font écho aux tours de la cathédrale et ponctuent verticalement l'espace. Le mobilier urbain, échappant à la charte design de la ville, a été conçu par le maître d'œuvre. Mais toutes les batailles ne se gagnent pas ! et on partage avec les concepteurs les regrets que le refus des spécialistes du patrimoine, de supprimer la grille entourant la cathédrale, empêche les dalles de granit de venir mordiller le bas de l'édifice et pousser jusqu'au bout la démarche du projet.
(Maîtrise d'ouvrage : Ville de Bordeaux, communauté urbaine de Bordeaux - Maîtrise d'œuvre : King Kong, avec Francisco Mangado, architecte associé - Bureau d'études : Seet Secoba - Eclairagiste conseil : Y. Anton-Olano - Fabricants mobilier urbain : Technilum à Lézigno)
Espace pour musiques actuelles,
Auxerre, Concours perdu
Les concours perdus ne sont pas les plus
mal-aimés de la production d'une agence. Face à la vieille ville,
en bordure de l'Yonne, un site délaissé que la municipalité
souhaite réinvestir. Ce projet de salle a été l'occasion de
reposer la question des modes d'usage d'une salle destinée aux
musiques actuelles, notamment à propos de l'habituelle frontalité
scène/salle. Est-elle vraiment toujours nécessaire lorsque les gens
dansent, se déplacent sans cesse ? avec une salle rectangulaire, un
gril débordant sa superficie pour offrir une flexibilité et une
modularité maximums. Concevoir donc, une salle rectangulaire avec un
gril débordant la superficie de la salle pour offrir une flexibilité
et une modularité maximales. Le bâtiment vient en complément d'une
école de musique, déjà là, en béton, et s'ouvrant en forme de
L sur la rivière. La proposition crée une connexion directe avec
une cour, laquelle devient un lieu de spectacle supplémentaire pour
l'organisation d'évènements de plein air. Passerelles et
coursives extérieures forment un cordon de liaison entre les deux
bâtiments tout en facilitant la circulation « aérienne » des
techniciens.
(Maîtrise d'ouvrage : Ville d'Auxerre - Scénographie : F. Casanova, Paris - Acoustique : Kahle acoustics (Belgique) - Concours : septembre 2003)
Espace pour musiques actuelles-Smac, Aytré (Charente-Maritime), en cours, livraison prévue 2005 Ancien site ferroviaire, proximité d'une ligne TGV, paysage trash à la Wenders, le décor est planté dans le nouveau quartier de Bongraine pour accueillir un programme « branché », une Smac, lire salle destinée aux musiques actuelles, ou plutôt un programme de musiques actuelles avec deux salles, des studios de « répét », une « rokschool », un centre de ressources et des bureaux de management. L'architecture devait s'inscrire dans cette tendance, elle l'est. Tout d'abord partir du site, de sa situation urbaine, de son état, ou du moins de celui que les architectes ont virtuellement proposé au niveau du concours. Immeubles de logements, bureaux, axes et voies de dessertes, tels sont les ingrédients de la future ZAC qu'ils ont scénarisé pour intégrer et implanter leur complexe culturel. Ambiance jour, ce sont les studios d'enregistrement et de répétition qui s'offrent au quartier par un long parallélépipède sur pilotis, semi-transparent. Celui-ci surplombe et protège l'entrée, jouant elle aussi de la continuité avec l'espace public. Leur rôle, assurer la fonction d'animation quotidienne. Ambiance nuit, à l'arrière de ce volume devenu incandescent pour affirmer l'évidence signalétique de la fonction urbaine, se devinent les bardages en acier autopatinables des volumes des salles. Ce sont elles qui feront vivre le complexe de l'intérieur. Les deux salles, 900 places debout pour la grande (650 places assises) et 350 places pour la petite, et le hall sont organisés de manière à favoriser une grande fluidité des mouvements. Une simple rotation de quelques degrés de deux des côtés de la grande salle suffit à dynamiser le fonctionnement interne tout en répondant aux exigences acoustiques des volumes. Les locaux techniques et les loges viennent terminer dans la confidentialité des usages la pertinence d'une composition d'ensemble inscrite dans un simple rectangle. Seuls trois arbres viennent concéder à la façade une forme de sensiblerie urbaine dont la radicalité d'ensemble pouvait se passer.
(Maîtrise d'ouvrage : communauté d'agglomération de La Rochelle - Bureau d'études : BTP et LBE - Acoustique : IdB - Scénographie : DuckS Scéno)
Biographie :
> 1964 : naissance de Paul Marion à Niamey (Niger).
> 1965 : naissance de Jean-Christophe Masnada dans l'est de la France.
> 1965 : naissance de Frédéric Neau à Saintes.
> 1966 : naissance de Laurent Portejoie à Niort.
> 1993 : diplômes DPLG à l'école
d'architecture de Bordeaux.
> 1994 : création de l'atelier d'architecture King Kong, SARL.
> 1995 : port terminal à Yokohama (Japon), concours international d'idées.
> 1999 : salle de spectacle multifonction, Boé (47).
> 2001 : rénovation de la galerie des Beaux-Arts, Bordeaux.
> 2003 : Théâtre d'O, Montpellier.
> 2004 : aménagement de la place
Pey-Berland, Bordeaux.
> En cours, réhabilitation du Théâtre de la Digue, Toulouse, livraison prévue 2005.
> En cours, Espace pour musiques actuelles, Aytré (17), livraison prévue 2005.








