Pourquoi parler d’un livre de
philosophie dans une revue d’architecture ? Pourquoi dire que la lecture
du livre en question devrait être obligatoire pour tous les architectes,
étudiants en architecture et acteurs du monde de la construction d’aujourd’hui ?
Parce que Durer, Éléments pour la
transformation du système productif, comme son titre ne l’indique pas,
parle de l’aménagement, ou plutôt du « ménagement » de nos espaces et
territoires, comme le dit joliment l’auteur Pierre Caye. Parce que, en moins de
400 pages magistralement menées, le livre met à plat, comme par
inadvertance, avec une lucidité digne d’un Candide pas si innocent que cela,
bien des a priori et des
certitudes trop vite actées sur ce qu’est, ou devrait être, le
« développement durable ». Cette inadvertance est au demeurant
feinte, tant le propos de l’auteur fonctionne comme une machine à penser
implacable pour tester, mettre en perspective, retourner, déplier, démystifier
cet oukase de notre XXIe siècle qu’est le développement durable.
L’expression est en elle-même déjà paradoxale, puisque le
« développement » suggère un mouvement, tandis que
« durable » désigne au contraire une immobilité.
L’érudition vertigineuse de
l’auteur (on déplore l’absence d’index des noms) ne tombe jamais dans la
cuistrerie ; elle n’est pas plus un obstacle à une lecture non académique,
mais bien une invitation à lire encore, lire d’autres livres, et réfléchir avec
eux. Les disciplines convoquées ont aussi de quoi donner le vertige :
droit, économie, politique, diverses branches de la philosophie, histoire,
géographie, écologie, sociologie, sciences de l’information… architecture. Mais
cette diversité n’est jamais éparpillement. Il en va de même pour la variété des
corpus convoqués : ouvrages et articles académiques bien sûr, mais aussi
rapports d’ONG, articles de presse, traités, textes de loi, témoignages… Cette pluralité
de sources participe du pouvoir de l’attrait du livre, qui ne s’enferme jamais
dans un seul niveau d’analyse des phénomènes contemporains qu’il observe, et
n’hésite pas à remonter aux classiques de l’Antiquité pour les décrypter. C’est
ainsi que, dans ce fameux index manquant, le lecteur trouverait, entre Alberti
et Vitruve (deux architectes dont Pierre Caye est un éminent spécialiste),
Aristote, Deleuze, Elias, Hegel, Koolhaas, Marx, Sénèque ou Virilo, en passant
par Ciriani, le Coran, la Cour des comptes, Gorz, Rosa ou Schumpeter, sans
oublier Juliette Binoche, parmi des centaines d’autres. (...)