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Il est suffisamment rare que l'architecture et l'urbanisme sortent du petit cercle des initiés pour se réjouir de la publication d'une bande dessinée sur le destin de Robert Moses (1888-1981). Peu connu en Europe, celui qui de 1930 à la fin des années soixante a profondément remodelé New York est une figure de la culture américaine. C'est l'ascension et la chute de ce jeune idéaliste qui s'est progressivement laissé griser par le pouvoir démiurgique de l'urbaniste que retrace intelligemment cet ouvrage dessiné par Olivier Balez et scénarisé par Pierre Christin, que l'on connaît entre autre pour ses collaborations avec Bilal ou Mézières (Valerian).

Lorsque Robert Moses quitte définitivement ses fonctions en 1968, New York lui doit près de 100 millions de mètres carrés de parking, 658 terrains de jeux, 670 km d'autoroute et 13 ponts. On lui doit également le Lincoln Center, le Shea Stadium et le siège des Nations unies. Lorsqu'il meurt en 1981, le critique du New York Times Paul Goldberger le qualifie de « maître constructeur de New York, dans tous les sens du terme ». Il est le père de ces puissantes institutions publiques autonomes américaines qui se sont constituées grâce à l'émission d'obligations. La Jones Beach State Park Authority d'abord puis la puissante Triborough Bridge and Tunnel Authority. Juriste de formation passé par Yale et Oxford, Moses est l'incarnation du technocrate. Sa vision du développement urbain entièrement structurée autour de l'automobile en a fait le parangon de la suburbanisation américaine et de toutes ces politiques de développement qui furent rejetées par la contre-culture à partir des années soixante.


D'un modernisme forcené tant qu'il s'agissait d'en exploiter le fonctionnalisme le plus radical, Robert Moses détestait les avant-gardes et était très conservateur sur le plan architectural. Une de ses premières grandes réalisations fut le Jones Beach State Park livré en 1929. Construit sur un ban de sable au sud-est de Manhattan, c'est un immense parc balnéaire avec promenades, jeux, piscines et auditorium de plein air. Destiné aux classes populaires, il est dessiné dans un style éclectique très conformiste quand on songe qu'à la même époque, Beaudouin et Lods construisaient à Suresnes leur célèbre école de plein air.



Un bâtisseur controversé


Mais le pouvoir exorbitant de cet homme, qui n'hésitait pas à démolir les ghettos pour y faire passer une autoroute, déclina à partir des années soixante notamment à cause de l'opposition que mena contre lui la philosophe Jane Jacobs – digne du combat entre David et Goliath. L'auteur de The Death and Life of Great American Cities (1961) se fit connaître notamment pour son hostilité au projet Lomex, une autoroute dont le percement devait détruire le Washington Square Park au cœur de Greenwich Village, un épisode que raconte bien la bande dessinée. Mais Moses devint définitivement un personnage public lorsque paru en 1974 The Power Broker une biographie très critique de Robert Caro couronnée du prix Pulitzer. Si le livre de Jane Jacobs a été traduit en français en 2012 (1), on aimerait que la biographie de Caro le soit également. Toujours est-il que Christin et Balez ne cachent pas ce qu'ils doivent à ces ouvrages. Même si la bande dessinée pousse souvent à une certaine stylisation des personnages, ils évitent cependant de sombrer dans un manichéisme excessif parvenant au fil de la narration à mélanger l'intime à la dimension historique. Rendre compte du destin exceptionnel d'un homme, de sa pensée et de son œuvre en quelques centaines de cases est une gageure et c'est une des réussites du livre, lorsque le dessin parvient à une forme d'ellipse auquel le texte ne peut parvenir, justifiant s'il le fallait la forme choisie. Une invitation espérons-le à d'autres projets biographique sur les architectes et les urbanistes.


(1) Déclin et survie des grandes villes américaines, Jane Jacobs, postface de Thierry Paquot, traduction de Claire Parin, aux Éditions Parenthèses, 2012, 18 euros.



Robert Moses, Le Maître caché de New York
, Pierre Christin et Olivier Balez,
Éditions Glénat, 100 pages, 22 €.