Dix ans après son habilitation et trente-cinq ans après le classique Formes urbaines : de l'îlot à la barre (avec Ph. Panerai et J.-Ch. Depaule, 1975), Jean Castex nous offre un grand livre sur les transformations de Chicago. Partie quasiment de rien en 1830, subissant un grand incendie en 1871, accueillant ses premiers gratte-ciel dès 1879 et l'Exposition colombienne en 1892, on connaissait déjà les riches heures de cette métropole qui détrôna Cincinnati et Philadelphie. Tel n'est donc pas l'objet du livre. Se focalisant sur une unité de temps et d'espace limitée (le Loop, quartier central d'à peine plus d'un kilomètre carré, entre 1910 et 1930), Castex entend plutôt démontrer comment Chicago devint un chantier exemplaire de la ville moderne.
Si, durant ces vingt ans, la ville passe de 2,2 à 3,4 millions d'habitants, cela tient également à son double décollage du sol naturel : en hauteur avec les gratte-ciel ; et en feuilleté de voieries artificielles à leur pied. La densification oblige d'empiéter partout où l'on peut et de combiner les usages. Quatre chapitres sont ainsi consacrés : aux droits aériens permettant de construire au-dessus des voies ferrées ; aux boulevards à étages inspirés d'Eugène Hénard ; à l'hybridation des gratte-ciel par-delà Adler & Sullivan ; et aux entrepôts comme le Merchandise Mart, un temps le plus grand bâtiment au monde (le livre Wal-Mart : l'entreprise-monde de Nelson Lichtenstein et Susan Strasser, paru aux Prairies ordinaires en 2009, prolongera positivement ce chapitre). Complexité structurelle et rentabilité financière imposent alors une nouvelle « organisation des métiers d'architecte et d'ingénieur au sein d'une même agence ». L'auteur montre la manière dont les interventions d'experts finissent par « influencer le travail du groupe d'architectes », comme la manière dont l'avènement de la classe moyenne y répond, pour finalement lui faire dire, CQFD, que « la modification sociale est contemporaine d'une modification urbaine ». Castex soulignant la notion de « progressivisme » (sic) comme en écho au « manhattanisme » de Koolhaas, ce livre constituera en définitive un très bon guide de relecture de Tintin en Amérique et de New York Délire... NJ
Chicago 1910-1930 : le chantier de la ville moderne, Jean Castex, Paris, éditions de La Villette, 2010, 395 pages, 35 euros.