À Rouen, le nouveau quartier l’Éveil de Flaubert développé par Linkcity débute actuellement sa construction. Dessiné par les agences TVK, AZ Architectes et OLM Paysagistes, le projet compte un ensemble de logements, commerces et bureaux. L’un d’eux, sous l’impulsion de Bouygues Bâtiment France Europe et de Manubois, est un bâtiment-test en R+7 dont une partie de la structure est en hêtre lamellé-collé. Une première en France à cette échelle.
Porté par une poignée d’architectes et de constructeurs pionniers il y a encore peu de temps, le développement de la filière bois en France est devenu un enjeu stratégique, à la fois politique et économique, qui dépasse le domaine de la construction pour se muer en destin national. Les techniques d’exploitation de nos forêts et la diversité des essences qui les composent font l’objet de vifs débats et de quelques expérimentations. Si les résineux disposent de techniques aguerries, la filière des feuillus – et en particulier celle du hêtre – n’en est qu’à ses débuts. À Rouen, la construction d’un immeuble-test en poteaux BLC+ a pour vocation à les faire entrer dans les schémas structurels et industriels plus courants.
Pour la ZAC l’Éveil de Flaubert – une opération d’aménagement de 1,6 hectare raccrochée à la ville et située dans le périmètre d’activités industrielles –, les architectes proposent un dispositif urbain doté de généreux espaces ouverts. Le plan général s’appuie sur des articulations qui ne sont pas immédiatement visibles : des venelles, des espaces publics rétrocédés le soir, des jardins à l’anglaise. La première phase des travaux de cette opération mixte réalisée par Bouygues Bâtiment Grand Ouest concentre 256 logements, 9 000 m2 de bureaux, 300 m2 de commerces et 600 m2 de restaurants inter-entreprises, organisés autour d’espaces paysagers.
Un bâtiment tertiaire en R+7 compte près de 70 poteaux de BLC+, soit 36 m3 de hêtre lamellé-collé. Florent Leforestier, responsable Structure bois chez Bouygues Bâtiment France Europe, revient sur les origines du projet : « On est allé voir Manubois du Groupe Lefebvre pour un projet R&D et on lui a soumis l’idée de l’accompagner sur la caractérisation de son produit – car ce n’est pas une technique courante ou normée. Puis nous avons rencontré le FCBA pour valider les tests. » Avec le plan Ambition Bois Construction 2030 et la création du pôle d’excellence WeWood, Bouygues affiche clairement son ambition de construire 30 % de ses ouvrages en bois dans les dix ans à venir. « Notre volonté est de valoriser la forêt française composée d’environ 70 % de feuillus contre 30 % de résineux, poursuit Florent Leforestier. Il y a le chêne, le châtaigner et le hêtre – ce dernier étant le perdant de ces trois essences. » Maxime Castel, responsable prescription chez Manubois, rappelle que « le hêtre est le deuxième feuillu le plus présent dans nos forêts ». L’effondrement de la filière du meuble en France face à la concurrence internationale a eu pour conséquence de laisser inexploitées des ressources importantes.
Une essence résistante
« Le hêtre a une bonne résistance à la compression, reconnaît l’architecte Antoine Viger-Kohler, architecte de l’agence TVK. À condition que le bâtiment soit bien contreventé. On a ici des poteaux de 35 x 50 cm – ce sont des sections quasi courantes. Les contraintes résident dans leur mise en œuvre, leur ancrage avec des platines métalliques. L’enjeu est de réussir à travailler en même temps des matériaux avec des cycles différents : du béton et du bois ou du béton et de la pierre massive, par exemple. Ce sont des questions de savoir-faire et d’ingénierie qu’il faut un peu renouveler. L’immeuble de bureaux à Rouen ne représente pas une prouesse exceptionnelle mais demande une précision technique inédite. Cette innovation assez simple nous intéresse car elle est reproductible. » Florent Leforestier, lui, relativise la faible proportion de hêtre employé dans ce bâtiment qui reste tout béton. « On a des poutres préfa-béton, des dalles béton, et tous les autres verticaux sont en béton aussi. Le taux de travail du bois, sur des contraintes de résistances ultimes, est à 50 %. Le poteau qui travaille le plus, de 35 x 70 cm et 3,70 m de haut, est à 98 %. Comme ce projet est essentiellement en béton, il fallait veiller à respecter le tassement différentiel – le béton étant moins souple que le bois ».
Deux fois plus cher mais deux fois moins gros
Composé de lamelles de petite section, le BLC+ est un assemblage de tronçons entre 20 et 80 cm aboutés ensemble. Il a fallu ensuite caractériser un ensemble de bois lamellé-collé aboutés (LCA) d’environ 40 x 60 mm, les tester encore pour obtenir des modèles plus grands. « La volonté de faire plusieurs aboutages est une obligation liée à l’utilisation du hêtre, rappelle Florent Leforestier. C’est un bois assez nerveux qui pousse différemment du résineux. » Sa teinte claire et son aspect de surface homogène représentent des atouts pour sa prescription. « D’un point de vue général, les architectes veulent que le bois soit visible, mais sans nœuds ni défauts, constate Maxime Castel. Nos poteaux sont triés : on supprime tous les défauts pour une qualité de finition assez remarquable. » Cependant, la valorisation du hêtre dans le projet reste limitée en raison de son intolérance à l’eau. Il ne peut donc pas être placé en façade, ni en extérieur de manière générale. Lors du chantier, il faut veiller à le protéger pour conserver sa plasticité et lui éviter les chocs.
En revanche, ce matériau est doté de bonnes résistances mécaniques qui permettent d’obtenir des sections deux fois plus fines qu’avec l’épicéa… ce qui aide à relativiser son surcoût, étant deux fois plus cher qu’un résineux classique. « On explore actuellement le marché pour déterminer là où notre système est le plus pertinent, poursuit Maxime Castel. Ça reste un produit de niche. Sur des programmes tertiaires, il permet de réaliser plus de niveaux avec une section de poteau réduite. »
Pour Antoine Viger-Kohler, « même si elle se voit assez peu, cette technique en hêtre est intelligente. Économiquement, elle n’est pas trop pénalisante et correspond à l’idée d’avoir moins d’éléments porteurs pour rendre les bâtiments flexibles. Tout en mobilisant des acteurs locaux, Manubois (qui s’approvisionne essentiellement dans les forêts de Seine-Maritime) et Bouygues s’inscrivent dans une démarche reproductible de R&D, de l’exceptionnel vers l’ordinaire. On aurait pu décider que toute la structure des bureaux soit construite en bois. Il se trouve que le promoteur n’avait pas l’économie de faire tout en bois. L’argent a été mis ailleurs, dans la qualité des espaces extérieurs, par exemple ».
Une ressource à valoriser ?
Bien que l’expérience soit louable, les architectes relativisent la portée de l’emploi du bois dans ce projet – tenant à souligner par exemple le travail réalisé sur les façades minérales en béton qui inscrit le projet dans son contexte rouennais. L’entreprise Manubois, elle, s’appuie sur ce premier bâtiment-démonstrateur pour asseoir son savoir-faire et participer au débat plus global sur l’exploitation des forêts. « Dans le Groupe Lefebvre, on est à la fois scieurs de hêtre et on le transforme en produit fini. Pour le moment, 75 % des sciages sont exportés à l’étranger. Il faut donc valoriser le hêtre sur notre territoire. » À l’heure actuelle, il n’existe pas de programme de replantation du hêtre et celui-ci reste sensible aux changements climatiques. Si les ressources sur pieds sont encore importantes, il faut savoir les remplacer pour les régénérer, au risque de le perdre d’ici cinquante ou cent ans. « Toutes les démarches de R&D que nous faisons, nous les partageons avec la filière nationale, précise Maxime Castel. Nous aimerions que d’autres acteurs apparaissent pour légitimer le produit. »