Rue Myrha, dans le secteur en restructuration Château rouge-Goutte d'Or, ce chantier discret par son programme de quatre logements sociaux est exemplaire par sa technique innovante : une ossature métallique avec remplissage en béton de chanvre. Conçu par les architectes de l'atelier North by Northwest, il se situe cependant dans la tradition constructive parisienne d'une architecture de pans de fer et de bois et d'une esthétique faubourienne de façade lisse à la chaux.
Tout ce quartier très dense, caractérisé à la fois par une grande mixité de la population et l'ensemble des problèmes engendrés par un habitat en partie insalubre, est confronté à la problématique suivante : réhabiliter ou détruire. L'insertion entre mitoyens après la destruction d'un immeuble vétuste – dans le cadre de la restructuration du secteur – appelait à limiter les nuisances. Le sous-sol instable du quartier présente des cavités, carrières, poches de gypse. Une lourde structure en béton classique aurait imposé des fondations profondes avec des pieux descendant à 50 mètres, coûteuses, qui auraient rallongé la durée du chantier en occasionnant des nuisances importantes pour le voisinage. En pratique, pour monter une structure plus légère, l'alternative se réduisait à une ossature acier. En bénéficiant de la légèreté du béton de chanvre (330 kg/m3 au lieu de 2 300 kg/m3 pour un béton traditionnel), les fondations ont été limitées à 3 mètres, le sol étant conforté par injections. La durée de réalisation du clos-couvert de neuf mois, compte tenu des mises au point techniques nécessaires à l'expérimentation, pourrait dorénavant être réduite à sept mois. Cette durée a été obtenue grâce à un séquençage rigoureux du chantier en trois étapes : fondations et sous-sol en béton, ossature principale et planchers en bacs acier, remplissage en béton de chanvre sur une ossature secondaire de façade bois. La pose très délicate des palées métalliques et leur montage ont été réalisés en une semaine à l'aide d'une grue mobile ; durant tout le chantier, ce fut la seule interruption notable de la circulation dans cette petite rue. La pose du béton de chanvre (300 mètres cubes) s'est ensuite effectuée en trois semaines. L'ossature métallique se compose de portiques soudés transversaux de hauteur d'étage, livrés préfabriqués à la dimension précise entre mitoyens ; elle est contreventée en sous-face de planchers et en mitoyens. Les bacs acier ont reçu ensuite une chape de 13 centimètres de béton. L'escalier béton en hélice est préfabriqué. Les 30 centimètres de composite de béton de chanvre sont projetés sur le dos de la finition intérieure (ici un BA 13). La prise du composite est quasi instantanée ; en façade, son lissage se cale sur les encadrements de baies traversants en bois. Une banche temporaire appliquée sur les voliges sert de fond de coffrage côté façade. L'enduit à la chaux peut être réalisé quelques jours après le séchage définitif.
Le béton de chanvre, un matériau
composite mal identifié
Par sa référence au chanvre, ce béton est
souvent associé par erreur à une sorte de béton de paille. Ce
n'est pas un béton armé de fibres – la structure fibreuse de la
tige de chanvre ayant été prélevée au préalable –, ni un
matériau issu de traditions rurales. C'est la chévenotte seule
qui est utilisée : elle compose la partie centrale de la tige, «
moelleuse », dans laquelle circule la sève du chanvre. Jusqu'à
présent, elle n'était qu'un résidu dépourvu d'application.
Très légère et a priori isolante car riche en capillaires d'une
taille de 10 µm et 50 µm, elle a séduit les thermiciens et entre
depuis de nombreuses années dans la composition de mortiers ou de
briques, mais elle a révélé plus récemment des propriétés
hygrothermiques, dont l'influence était méconnue.
Dans un mur en
béton de chanvre, la chévenotte se charge en eau de condensation
lorsque la température baisse, eau qu'elle rejette sous forme
gazeuse (humidité atmosphérique) quand la température remonte. Ce
phénomène réversible apporte de l'inertie thermique en
contribuant à lisser le cycle thermique circadien. De ce fait, la
température de confort est réellement à 19 °C, avec le confort
d'une chaleur douce provenant des parois à température stable,
pour un vrai BBC.
Le liant à base de chaux aérienne, un pare-vent
et l'enduit de finition extérieure, également à base de chaux,
complètent le système « perspirant », non étanche à la vapeur,
mais imperméable au ruissellement et ingélif. Le doublage intérieur
de plaques est obligatoirement, comme l'enduit extérieur, un
système perméable à la vapeur d'eau, peinture comprise.
Une
nouvelle filière technique ?
Un antécédent parisien d'application
du béton de chanvre est un petit immeuble situé rue Bourgon, dans
le XIIIe arrondissement de Paris, réalisé en 2011-2013 par le
cabinet Atelier D pour Paris-Habitat. Cet immeuble privilégiant les
produits écologiques a atteint les niveaux de performance exigés
par le label BBC Effinergie. Toutefois, son ossature primaire était
en béton ; le composite chanvre-chaux était posé par projection.
Il a également été réalisé avec des liants à base de chaux
aérienne Tradical de BCB-Lhoist.
La solution retenue par l'agence
North by Northwest est issue d'expérimentations menées à
l'Université de Bath, au Royaume-Uni, sur les propriétés
hygrothermiques de la chévenotte.
[ Maître d'ouvrage : RIVP – Maîtres d'œuvre : NXNW, Christine Désert et Richard Thomas – BET : LM Ingénieur, Laurent Mouly, structure ; mdetc, économie – Entreprise générale : Tempere – Entreprises : charpente métallique, Favereau ; charpente bois, Charpimo ; béton de chanvre, application Bati Ethic ; chaux aérienne, liants et enduits, BCB-Lhoist Tradical – Surfaces : bâtiment, 570 m2 Shon ; surface constructible au sol, 180 m2 – Label BBC : 49,4 kwhep/m2 – Équipements complémentaires : eau chaude sanitaire solaire et récupération d'eau pluviale – Confort acoustique : 53 dB entre logements, 40 dB entre logements et parties communes ]