En matière d’architecture, nulles autres constructions que les tours n’illustrent mieux le célèbre proverbe : « Quand le sage montre la Lune, l’idiot regarde le doigt. » Dans les débats, parler des tours, c’est presque toujours ne pas parler d’architecture. À Paris, elles sont d’abord perçues comme un doigt dressé avec arrogance dans le paysage d’une cité idéalisée dans son illusoire immuabilité. Il est vrai que leur édification a toujours échappé à la volonté de ses habitants. Rien d’étonnant à ce que les citadins ainsi exclus des processus de décisions qui mènent à leur construction les rejettent.
Autrefois fruit d’une collusion entre puissance publique et spéculation privée, l’immobilier tend aujourd’hui de plus en plus à s’affranchir de la sphère politique. Se fondant de moins en moins sur des actifs patrimoniaux, il devient un investissement comparable aux actions ou aux obligations. Il prospère en contournant la sphère politique et institutionnelle locale. Dans le dossier qu’Alessandro Benetti et Federico Ferrari consacrent ce mois-ci aux tours comme symptôme de la financiarisation des métropoles, ils expliquent comment, une fois dépouillés de leur dimension concrète, le sol et le tissu urbain se réduisent à des instruments abstraits d’investissement et de rente. Malgré son poids d’acier et de béton, la tour vaut désormais davantage pour l’image qu’elle offre aux investisseurs que pour l’espace qu’elle génère. C’est aussi pourquoi il a été si facile – puisqu’une image suffit – de faire croire qu’une tour peut être écologique. L’imposture du Bosco Verticale de Stefano Boeri à Milan, dont des clones surgissent désormais partout dans le monde où la financiarisation urbaine se répand, en est l’exemple le plus pathétique. À l’heure de l’impératif de décarbonation, difficile de ne pas les considérer comme une aberration.
Mais l’opprobre moral qui condamne les bâtiments de très grande hauteur doit-il nous empêcher de les juger en tant qu’architecture ? Non pas pour les réduire à leur esthétique mais pour les regarder pour ce qu’elles génèrent en matière de qualité urbaine, d’usage et d’impact dans le paysage. Il est vrai que Paris a jusqu’à présent raté tous ses rendez-vous avec les tours. Tout le monde déplore la fade tour Montparnasse (le doigt), alors que le malaise urbain réside bien plus dans le centre commercial, ce monumental pâté (la lune) d’où elle émerge. Jean Nouvel a raté ses trois essais : les anachroniques Duo et la médiocre tour Hekla. Le TGI de Piano – mais est-ce une tour ? – semble, il est vrai, avoir rassemblé les suffrages. Quant à la tour Triangle, qui sera probablement la dernière construite avant très longtemps, il est légitime de se demander ce qui en a justifié l’existence. Elle altère en tout cas beaucoup moins le paysage parisien que la désastreuse litanie de barres de dix étages qui longent l’extérieur du périphérique et dont personne ne s’est jamais plaint. Mais, à l’heure où la pointe de la pyramide s’achève, elle s’annonce comme la plus élégante et la plus discrète de la capitale : belle et méchante ?
Emmanuel Caille
En couverture : La tour Triangle, Paris, Herzog et de Meuron © Félix Bouillet.