La plupart des réponses à la seconde édition de l’appel d’offres Réinventer Paris témoignent d’une certaine maturité face à ce nouveau type de mise en concurrence. Les règles du jeu imposées par la mairie semblent avoir été assimilées par les équipes qui proposent des stratégies beaucoup plus fines. Rappelons que la ville vend des terrains lui appartenant en modulant l’offre financière en fonction de la qualité architecturale et programmatique des solutions apportées. Un système qui met en première ligne les maîtres d’ouvrage en les obligeant à s’investir dans l’avenir de la ville et qui implique une mutation du rôle des architectes qui, loin de seulement répondre en termes d’espace à un programme imposé, doivent participer activement à l’élaboration de ce dernier et apprendre à travailler avec d’autres acteurs de la construction du cadre bâti. Comme la fois précédente, les sites sont très divers et souvent difficiles. Ainsi sur les 31 proposés à l’appel d’offres, 11 n’ont pas trouvé d’acquéreurs. Ce sont en général des locaux occupés par les services techniques de la ville et rattrapés par leur valeur foncière, des gares, des tunnels, des stations de métro ou des parcs de stationnement désaffectés. Comme l’espace souterrain de l’ancienne gare des Invalides, réalisé pour desservir l’esplanade lors de l’Exposition universelle de 1900 et aujourd’hui sporadiquement occupé. Contrairement à ce que nous faisons d’habitude dans cette rubrique fondée sur le comparatisme, nous avons préféré, cette fois, analyser sans les comparer quatre des projets lauréats. Des projets où des litanies de bonnes intentions et des perspectives d’ambiance souvent trompeuses tendent à se substituer aux notices architecturales, aux plans, aux coupes et aux dessins techniques… La métaphore érotique « Les dessous de Paris » ayant été déjà utilisée dans le dossier de presse, permettez-moi de l’amplifier et de décliner les quatre propositions retenues comme quatre manières d’aimer la ville : légèrement, sentimentalement, aveuglément, profondément… Effeuillons ensemble la marguerite.
Légèrement
Centre de
répartition Laumière (19e)
Promoteur :
Sogeprom – Architectes : NP2F
Il s’agissait
de réhabiliter l’ancienne sous-station électrique de la rue Armand-Carrel, dans
le 19e arrondissement, composée d’un bâtiment d’un seul étage construit en 1906
et possédant un sous-sol très haut de plafond. NP2F a imaginé à cet emplacement
un établissement spécialisé dans l’accueil des sportifs, poussé en ce sens par
Melt, un opérateur concerné par la recherche de nouvelles formes d’hébergement
et notamment connu pour avoir ouvert à Bordeaux un hôtel thématique consacré à
la musique. Ce projet permettra ainsi d’accueillir des équipes venues
participer à des compétitions dans la capitale, des athlètes de haut niveau
réclamant des services très spécifiques ainsi que des hôtes simplement à la
recherche de lieux atypiques. Rappelons que ces jeunes architectes
réfléchissent depuis plusieurs années sur la place du sport dans la ville
contemporaine, en témoignent leur exposition au Pavillon de l’Arsenal en 2014
sur ce thème (avec Thierry Mandoul) ainsi que leur bassin de plongée conçu avec
Jacques Rougerie pour le quai de la Rapée, remarqué mais non retenu par le jury
de la consultation Réinventer la Seine. Sur le socle en pierre de taille édifié
du début du XXe siècle, dont les allèges des fenêtres ont été déposées pour
permettre une plus grande porosité, vient donc se poser une structure légère en
bois abritant les chambres. Elles seront de trois catégories – pour deux,
quatre ou six personnes – permettant d’inséminer un peu de l’expérience du
co-living dans des typologies très contraintes. Au rez-de-chaussée, au sous-sol
et à l’entresol s’immisceront le café, le restaurant, deux grandes salles, des
bains, des espaces de massage, des vestiaires. Des équipements qui resteront
mutualisables et ouverts sur le quartier. Au dernier étage : un sauna et, sur
la terrasse, la possibilité de déployer l’hiver une enveloppe gonflable pensée
avec Hans Walter Müller. La collaboration avec cette figure tutélaire de
l’architecture radicale des années 1970 permet d’accorder une légitimité
supplémentaire à cette opération en lui apportant une part d’utopie – qui reste
cependant très cadrée. Une aventure qui a toutes les chances d’aboutir grâce,
en outre, à sa proximité avec le parc des Buttes-Chaumont comme avec les futurs
équipements olympiques prévus pour 2024.
Sentimentalement
La Cité
universelle (porte de Pantin)
Promoteurs : GA
Smart building – Architectes : Baumschlager Eberle Architekten, Inedit Architecture,
Wagon Lanscaping, Cassio P, Handigo, Alphaville, 10 h 11
Beaucoup de
bons sentiments dans cette proposition qui s’est d’abord appelée « La Cité du
handicap » avant de se nommer « La Cité universelle », un titre plus
fédérateur. Architectes et promoteurs semblent avoir cherché à canaliser les
grandes vagues d’empathie suscitées par les Téléthons et les autres grands
rassemblements caritatifs pour faire passer leur proposition. L’idée est simple
: concevoir un bâtiment abritant une salle de sport, des services sociaux, un
restaurant et un centre d’hébergement accessibles à toute personne : qu’elle se
déplace en fauteuil roulant, ait des problèmes de malvoyance ou souffre
d’autres handicaps. Cette construction atypique vient se glisser le long du
périphérique, en limite des communes du Pré-Saint-Gervais et de Pantin, sur un
vaste terrain aujourd’hui en jachère et en partie occupé par une préfourrière.
Le projet n’est pas inintéressant, mais reste étrangement inabouti : une
superposition de strates programmatiques entourées de rampes d’accès pour PMR
qui font office de pare-soleil, que des perspectives totalement irréalistes
nous montrent lévitant autour du bâtiment comme autant d’anneaux de Saturne. Ce
dispositif rappelle à la fois une tour de Babel et le Macy’s Queens Plaza de
SOM à New York (1965), un shopping center autistique entouré d’un manchon de
plateaux-parkings superposés pour mieux en desservir chaque niveau. Plus que
dans la ville, le projet semble trouver son contexte dans les flux – les voies
de circulation et les lignes de transport en commun qu’il parasite – tout en
restant essentiellement un objet périphérique. Il n’entretient que peu de
rapports avec la Cité de la musique de Christian Portzamparc et la Philharmonie de Jean
Nouvel, pourtant très proches. Ces dernières cherchent elles aussi à susciter
l’émotion, mais elles le font en jouant savamment avec le programme et non en
l’exhibant simplement.
Aveuglément
Ancien poste de transformation (11e)
Promoteurs : Batipart Immo Europe Management France – Architectes
: Gillot + Givry
Esplanade des
Invalides (7e )
Promoteurs :
Emerige (mandataire) / Nexity / NJJ Project Five / SemPariSeine – Architectes :
Dominique Perrault (mandataire) / Pierre-Antoine Gatier architecte en chef des
monuments historiques Autres intervenants : Gaëlle Lauriot-Prévost Design / Louis
Benech Paysagiste…
Tout le monde
connaît le bâtiment d’Air France aux Invalides mais peu de gens se doutent
qu’il s’agit d’une ancienne gare donnant accès à une très belle salle
souterraine réalisée en 1900 pour desservir l’un des sites de l’Exposition universelle.
Désormais désertée par les trains et colonisée par une déchetterie de la ville
et des locaux de maintenance de la SNCF, cette salle hypostyle, avec ses
colonnes en fonte et ses poutres d’acier, dialogue pourtant encore en sourdine
avec le pont Alexandre III, le Grand et le Petit Palais… À l’aise dans cette
problématique, Dominique Perrault propose de dédier ces espaces à l’artisanat
d’art et à la transmission des savoir-faire. Son parti est simple et efficace :
dégager la construction principale des planchers et des cloisons qui la
parasitent, retravailler à travers la cour son articulation avec la nappe
enterrée qui en compose le système racinaire. Redonner à ce sous-sol,
implacablement tramé, son lustre d’antan et révéler sa modernité latente en le
traitant comme un plan libre d’avant la lettre. Entre les murs de pierre et
sous la structure et la verrière du bâtiment principal viendront se glisser les
mezzanines et les passerelles métalliques du dispositif arachnéen mettant en
scène les différents métiers d’art. Un espace entrecoupé de vastes pans de
métal tissé en lévitation. Tandis qu’en sous-sol les colonnes en fonte
scanderont à nouveau un espace seulement interrompu par des parois vitrées qui
délimiteront les nouvelles zones d’activités : un musée ludique pour les
enfants, le restaurant Françoise totalement réaménagé et les services
municipaux réorganisés. Des espaces qui pourront peut-être un jour communiquer
directement avec la station de métro comme avec les quais de la Seine. Un
projet en parfaite continuité avec les préoccupations actuelles de
l’architecte, la requalification de la poste du Louvre de Julien Guadet comme
les sous-sols de l’île de la Cité…








