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La reconversion de cette ancienne caserne militaire révèle combien il est aujourd’hui essentiel de travailler en site occupé et dans la durée. En s’appuyant sur une occupation temporaire pendant la phase d’étude et en faisant de la parole un véritable outil de projet, l’agence Brunnquell & André parvient à concrétiser des ambitions souvent formulées, mais rarement poussées aussi loin dans les contextes de transformation : pratiquer le réemploi sans le normaliser, mutualiser les espaces et gérer les communs, inventer une programmation à partir des qualités propres du lieu, et explorer des manières d’habiter hors des cadres du logement standard.

 

Maître d’ouvrage :  Paris Habitat OPH

Maîtres d’œuvre :  Brunnquell & André, Atelier Bow-Wow (mission complète)

Paysagiste : Mélanie Drevet

Entreprises : Alterea (BET CVP), VPEAS (économistes)

Surface : 6 647 m²

Coût : 14,058 millions d’euros HT

Livraison : 2026

 

Au commencement de l’histoire, une équipe de maîtres d’œuvre enjouée composée de deux agences d’architecture – Brunnquell & André et Atelier Bow-wow (basé à Tokyo) – et d’une paysagiste, Mélanie Drevet. Ensemble, ils mènent une petite étude de faisabilité pour Paris Habitat alors que la caserne est encore occupée par les gendarmes. Naît alors rapidement l’idée d’un programme multiple, culturel et social avec l’envie de profiter de ce sol commun vaste et aéré.

Construits entre 1907 et 1909 par Julien-Michel Morize, les bâtiments occupent une position singulière dans le tissu dense du boulevard Exelmans dans l’Ouest parisien. Organisée autour d’une grande cour intérieure – l’ancienne place d’armes –, la caserne n’est pourtant pas une enclave. Pensé pour l’ordre et la discipline, le plan d’ensemble profite néanmoins d’une organisation poreuse conférée par ses structures bâties libérées sur leurs quatre façades, laissant filer vents, passages et vues aux arrières. Ainsi, l’ensemble se compose de six bâtiments : un « château urbain » sur rue, deux ailes symétriques de logements, le bâtiment de l’horloge abritant les anciennes écuries, un pavillon des bains et un immeuble de logements des années 1980 venu refermer une parcelle autrefois ouverte. Pierre de taille, meulière, briques, épais planchers sur lambourdes et charpentes généreuses constituent un bâti robuste, caractérisé par son intelligence constructive. « Par l’observation fine de l’existant, nous nous sommes vite rendu compte qu’il y avait de vraies “histoires” à apprendre et à transmettre, raconte Xavier Brunnquell. Tomettes sur les surfaces irrégulières, zingueries, ventilation, absence de mastic, tout était bien pensé et bien construit. Un intérêt commun à révéler ces savoir-faire et à les prolonger s’est alors mis en place. » Très rapidement aussi, le projet prend un tournant décisif alors que la caserne est désertée en 2019 et devient temporairement un lieu d’hébergement d’urgence porté par l’association Aurore.

L’occupation comme révélateur

Ainsi, pendant près de quatre ans, le site – rebaptisé Les Cinq Toits – accueille des associations, des ateliers, un restaurant solidaire : jusqu’à 340 personnes. Cette phase transitoire agira comme un puissant révélateur pour le futur projet. En quelques semaines, les usages s’inventent sans programme préalable. Des espaces sont appropriés, détournés, parfois malmenés. Avec précision, l’agence observe, inventorie, cartographie et documente ; qu’il s’agisse des plans, matériaux et mises en œuvre. Mais également des usages lorsque des circulations et lieux de détente se dessinent là où les architectes ne les auraient pas forcément anticipés. Là où les habitants s’arrêtent, s’assoient ou discutent, des bancs seront implantés ; là où les passages s’opèrent spontanément, ils seront conservés. L’architecture devient une matière vivante, c’est en s’éprouvant au quotidien qu’elle s’invente. Le site occupé permet ici de rendre visibles des logiques rarement accessibles à ce stade et de confronter les hypothèses programmatiques à des pratiques réelles. Le projet se construit alors moins par anticipation que par reconnaissance de ce qui advient. Plus que jamais ici, l’architecte se fait ethnographe, il ne s’agit plus seulement pour lui de projeter, mais d’accepter de ne pas savoir immédiatement. De faire avec l’inconfort, l’imprévu, avec des usages parfois incompatibles avec les attendus institutionnels. L’occupation temporaire devient ainsi un outil critique du projet. « Ce qui m’a le plus intéressé, c’est la gestion horizontale du site, explique Xavier Brunnquell. C’était particulièrement intéressant au regard des intentions initiales de Paris Habitat, qui visait un mode de reconversion ultra vertical. La percussion entre ces deux approches a fait beaucoup de bien au projet. » Travailler en site occupé devient ici un levier d’échanges en plus d’être un outil de mise au point.

Cette exploration du projet par l’occupation et la créativité in situ, les architectes l’aurait bien prolongée pendant le temps du chantier. « Nous avons émis l’hypothèse de mener le chantier en gardant l’occupation de l’association Aurore, en intégrant des personnes dans le process, par exemple. Mais cette initiative s’est avérée trop compliquée à mettre en place, personne n’avait les outils pour gérer une histoire pareille… C’est dommage, cette belle idée s’est écrasée », regrettent les architectes, même si l’association compte toujours parmi les acteurs de la maîtrise d’ouvrage. (...)

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