Copyright : ©Milena VILLABA

Carrer Salvador Espriu 39, Palma 

Maître d’ouvrage : IBAVI 

Maîtres d’œuvre : Carles Oliver, Xim Moyá, Antonio Martín, Alfonso Reina (IBAVI) 

Collaborateurs externes: Miquel Canyelles, Marina Morey 

BET : Miguel Nevado, structure ; Miquel Ramon Oliver, Steve Font (EEI), fluides 

Économie: Marco Menéndez

Entreprise: Obres i Construccions Tomeu Rosselló SL

Programme : 8 logements sociaux en location 

Surface utile: 555m2 

Labels: Label A, consommation énergétique pour le chauffage et la climatisation: 7,49kWh/m2 

Sources d’énergie et de chaleur: panneaux photovoltaïques et aérothermie 

Livraison: 2021

 

Carrer Salvador Espriu 37, Palma 

Maître d’ouvrage : IBAVI 

Maîtres d’œuvre : Carles Oliver, Antonio Martín, Xim Moyá, Alfonso Reina (IBAVI) 

Collaborateurs externes: Ernest Bordoy, J. Oriol García, Miquel Ramon, Jaime Feliu, Aina Pons 

BET : Miguel Nevado, structure ;Tomeu Alzina, fluides 

Avec la livraison cet été d’un nouvel immeuble de six logements sociaux à Santa Eugènia, dans l’arrière-pays de Majorque, s’achève une exceptionnelle série de projets expérimentaux en pierre massive conçus par l’Institut du logement des îles Baléares (IBAVI, Institut Balear de l’Habitatge). Exemplaires, ils le sont par le cadre institutionnel dans lequel ils ont été élaborés, par le principe d’évolution du système constructif que chaque opération engendre et par les questions de langage architectural qu’ils soulèvent. 
Outre la réalisation de projets de logements sociaux en qualité de bailleur social1 – acquisition de terrains, recherche de financements, organisation de concours d’architecture, suivi de la construction, location et maintenance –, l’IBAVI prend aussi périodiquement leur conception en main. Depuis 2010, sur un ensemble de 46 opérations, l’Institut en a développé six avec son équipe interne d’architectes et d’ingénieurs. L’objectif de ces initiatives ponctuelles, explique Carles Oliver Barceló, architecte en charge du Département technique à l’IBAVI, sert à démontrer l’intérêt environnemental ainsi que la faisabilité économique et constructive de l’utilisation de matériaux locaux. En incitant d’autres architectes et clients à suivre son exemple, l’IBAVI espère créer un effet de « masse critique » de la demande pour une alternative aux matériaux de construction importés et hautement transformés. 
L’objectif est de faire baisser le prix de ces matériaux et de les rendre plus largement accessibles. Cris Ballester Parets, ancienne directrice générale de l’IBAVI devenue directrice du logement et de l’architecture du gouvernement des Baléares, ajoute que cette interaction entre les secteurs publics et privés, que ce soit par incitation ou par collaboration directe, fait partie intégrante de la stratégie de l’institut. « Les matériaux sont là, mais nous avons besoin d’industries qui souhaitent les commercialiser, précise-t-elle. […] En tant qu’acteur public, nous avons un rôle à jouer. Nous pouvons encourager les entreprises à se développer dans cette direction, non seulement avec la pierre mais aussi avec d’autres matériaux locaux plus respectueux de l’environnement. Je pense par ailleurs que nous devons consacrer de l’argent à la recherche et travailler avec d’autres institutions pour partager ces connaissances. » 
En 2018, l’IBAVI s’associe ainsi à l’université des îles Baléares pour établir une carte des ressources locales en matériaux de construction à faible teneur en carbone2. Avec la posidonia oceanica, une espèce d’herbe marine qui s’avère très performante comme isolant thermique, la pierre de marès constitue une des ressources principales de Majorque. Grès beige, parfois rosâtre, le marès est aussi présent sur le sol de l’île, en particulier le long du littoral sud, que dans ses constructions, des clôtures et hangars agricoles aux habitations et monuments plus ostentatoires. La disponibilité limitée du bois sur l’île a contribué à l’importance donnée au marès en tant que matériau de construction. Exploité depuis l’Antiquité, ce grès a surtout été utilisé au tournant du XXe siècle, lorsque la mécanisation des outils et l’apparition des transports motorisés ont rendu le matériau plus disponible et plus accessible. Mais l’arrivée du tourisme de masse sur l’île dans les années 1960 l’a rapidement relégué à un matériau de parement. Dans le contexte de crise environnementale actuel, la pierre retrouve toute sa légitimité en tant que matériau de structure, et c’est ce que démontre le travail exemplaire mené par IBAVI. 

Calle Salvador Espriu 37 et 39, Palma 
Deux opérations de logements sociaux en périphérie nord de Palma ont succédé à cette première expérience de construction en pierre de marès. Profitant d’un site moins contraignant en termes de surface, les architectes de l’IBAVI se sont alors pleinement emparés du caractère massif de la pierre. 
Au 39, une première opération de huit logements, livrée en 2021, cherche à réduire encore la quantité de béton armé et de bois en explorant le potentiel de la pierre en structure horizontale. Une coupe transversale du bâtiment à deux étages révèle (...) $##$ ainsi deux voûtes en berceau symétriques, d’une portée de 2,95 mètres. Les charges sont reprises par des piliers de pierre de 75 x 40 centimètres posés perpendiculairement à la façade et qui dépassent donc de 55 centimètres du nu intérieur du mur. Ils optimisent non seulement la forte inertie thermique de la pierre, mais permettent aussi d’organiser l’espace en rythmant le périmètre intérieur du bâtiment : cuisines et armoires encastrées sont nichées entre les piliers, libérant ainsi le plan. Les cloisons sont réalisées en structures bois légères afin de faciliter la flexibilité du plan, la polyvalence des espaces étant gage de durabilité du bâtiment. Comme auparavant, des stores extérieurs et la disposition traversante des appartements participent à la stratégie environnementale passive – les habitants reçoivent par ailleurs un petit guide d’emploi pour optimiser le fonctionnement de cette stratégie. 
Quant aux dimensions des pierres, les architectes d’IBAVI travaillent systématiquement avec le bloc de marès mesurant 80 x 40 x 40 centimètres, tel qu’il est extrait de la grande majorité des carrières en activité. Prévalent sur l’île depuis au moins l’occupation romaine, ce format a très probablement été déterminé par la nécessité de manœuvrer les blocs manuellement par une ou deux personnes. Bruts d’extraction, ils sont ensuite découpés selon leur rôle structurel, la stratégie de l’IBAVI étant néanmoins de limiter les découpes et le nombre de modules par souci de rationalité. Sur ce chantier, la densité relativement faible du marès employé a permis aux quatre maçons locaux de ponctuellement compléter ce travail de découpe avec une scie manuelle. 
À côté, au numéro 37 de la Calle Salvador Espriu, une autre opération de 19 logements se divise en deux volumes à un étage, disposés en L. Les piliers porteurs en pierre de marès sont désormais exprimés en façade. Ils incorporent les stores, les pots de vignes pour filtrer la lumière ainsi que les accès aux logements. L’ordonnancement que ces piliers génèrent dote le bâtiment d’une expression forte qui fait écho à l’imposante cathédrale Santa María de Palma. 
 
Carrer de Ses Monges 21, Santa Eugènia 
Le dernier-né de la série, un immeuble de six logements à Santa Eugènia, une petite commune du centre de l’île, marque l’aboutissement des recherches menées par IBAVI sur le potentiel de la construction en pierre massive pour la production de logements sociaux. Encore moins contraignant en termes d’espace, le site permet d’agrandir les portées de voûtes à 3,50 mètres, qui reposent sur trois rangées parallèles de piliers en marès. Alors que les poutres latérales en béton – réduit en ciment – persistent dans la coupe pour assurer le chaînage du bâtiment, les linteaux sont réalisés en bloc de marès, d’une variété plus résistante à la compression. En plan, les salles de bains se trouvent sous les escaliers, libérant ainsi davantage d’espace d’habitation. Pour accélérer le processus de construction, IBAVI a apporté quelques modifications au système structurel. Il est maintenant entièrement modulaire, la hauteur et la distance entre les piliers étant partout les mêmes. Une armature métallique, encore présente sur le chantier lors de notre visite, servait de guide pour les maçons, les dispensant de la tâche de prendre des mesures sur place. En contraste avec l’irrégularité de la façade du prototype de la Carrer Regal, les ouvertures s’alignent sur le même axe vertical pour faciliter la construction des murs. Les architectes ont également modifié la composition des joints. Ils sont désormais plus épais, associant le ciment blanc avec un agrégat type « zéro » (soit le plus fin possible) qui ne rétrécit pas en séchant. Ainsi, au lieu de construire rangée par rangée et de déplacer la grue, chaque pilier a pu être construit en une seule fois. Moins dur que le cemento cola, un mortier à base de résine employé pour les projets précédents, la nouvelle recette se prête aussi plus facilement au réemploi éventuel des blocs. 
 
Un nouvel ordre 
Face au déclin généralisé de l’implication du secteur public dans la construction de logements abordables en Europe, l’IBAVI offre un contre-exemple magistral. Les bâtiments en pierre massive conçus et livrés par l’institut sont en effet convaincants d’un point de vue social, économique et environnemental. Mais au-delà des nouveaux paradigmes qui ont déterminé leur conception, l’architecture qui en résulte semble nous faire basculer dans un nouvel ordre esthétique : osant exprimer sa présence viscérale, les architectes se sont saisis de la massivité du matériau pierre pour allier structure, espace et confort. À en juger par le nombre conséquent de propositions de bâtiments de logements sociaux qui s’approprient – en les réinterprétant – les matériaux locaux et les formes bâties traditionnelles en réponse aux concours d’architecture lancés par l’IBAVI, ses efforts de sensibilisation par le projet ne sont manifestement pas passés inaperçus. 
 
1. Face à la pénurie de logements dans les Baléares, l’objectif de l’IBAVI est d’augmenter le parc immobilier locatif à 3 000 unités, soit une hausse d’environ 200 %. 
2. Voir le Catàleg Materials Sostenibles de les Illes Balears. 
3. Les émissions passent de 126 kg/CO2 par mètre carré à 31,36 kg/CO2 par mètre carré. 

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