Copyright : ©José HEVIA

Maitre d’ouvrage : IBAVI 

Maîtres d’œuvre : Carles Oliver, Xim Moyá, Antonio Martín, Alfonso Reina, Maria Antònia Garcías (IBAVI) 

Collaborateurs externes: Miquel Ramon Ribas, Nus, Maria del Mar Amengual Sans 

BET : Miguel Nevado, structure ; Miquel Ramon Oliver, Steve Font (EEI), fluides

Économie  : Alberto Rubido Piñón, Joaquín Torrebella Nadal 

Entreprise: Finques La Trapa S.L. 

Programme : 5 logements sociaux en location 

Labels: Label A, consommation énergétique pour le chauffage et la climatisation: 22,61kWh/m2 

Sources d’énergie et de chaleur: panneaux photovoltaïques et aérothermie 

Livraison: 2019

Avec la livraison cet été d’un nouvel immeuble de six logements sociaux à Santa Eugènia, dans l’arrière-pays de Majorque, s’achève une exceptionnelle série de projets expérimentaux en pierre massive conçus par l’Institut du logement des îles Baléares (IBAVI, Institut Balear de l’Habitatge). Exemplaires, ils le sont par le cadre institutionnel dans lequel ils ont été élaborés, par le principe d’évolution du système constructif que chaque opération engendre et par les questions de langage architectural qu’ils soulèvent. 

Outre la réalisation de projets de logements sociaux en qualité de bailleur social1 – acquisition de terrains, recherche de financements, organisation de concours d’architecture, suivi de la construction, location et maintenance –, l’IBAVI prend aussi périodiquement leur conception en main. Depuis 2010, sur un ensemble de 46 opérations, l’Institut en a développé six avec son équipe interne d’architectes et d’ingénieurs. L’objectif de ces initiatives ponctuelles, explique Carles Oliver Barceló, architecte en charge du Département technique à l’IBAVI, sert à démontrer l’intérêt environnemental ainsi que la faisabilité économique et constructive de l’utilisation de matériaux locaux. En incitant d’autres architectes et clients à suivre son exemple, l’IBAVI espère créer un effet de « masse critique » de la demande pour une alternative aux matériaux de construction importés et hautement transformés. 
L’objectif est de faire baisser le prix de ces matériaux et de les rendre plus largement accessibles. Cris Ballester Parets, ancienne directrice générale de l’IBAVI devenue directrice du logement et de l’architecture du gouvernement des Baléares, ajoute que cette interaction entre les secteurs publics et privés, que ce soit par incitation ou par collaboration directe, fait partie intégrante de la stratégie de l’institut. « Les matériaux sont là, mais nous avons besoin d’industries qui souhaitent les commercialiser, précise-t-elle. […] En tant qu’acteur public, nous avons un rôle à jouer. Nous pouvons encourager les entreprises à se développer dans cette direction, non seulement avec la pierre mais aussi avec d’autres matériaux locaux plus respectueux de l’environnement. Je pense par ailleurs que nous devons consacrer de l’argent à la recherche et travailler avec d’autres institutions pour partager ces connaissances. » 
En 2018, l’IBAVI s’associe ainsi à l’université des îles Baléares pour établir une carte des ressources locales en matériaux de construction à faible teneur en carbone2. Avec la posidonia oceanica, une espèce d’herbe marine qui s’avère très performante comme isolant thermique, la pierre de marès constitue une des ressources principales de Majorque. Grès beige, parfois rosâtre, le marès est aussi présent sur le sol de l’île, en particulier le long du littoral sud, que dans ses constructions, des clôtures et hangars agricoles aux habitations et monuments plus ostentatoires. La disponibilité limitée du bois sur l’île a contribué à l’importance donnée au marès en tant que matériau de construction. Exploité depuis l’Antiquité, ce grès a surtout été utilisé au tournant du XXe siècle, lorsque la mécanisation des outils et l’apparition des transports motorisés ont rendu le matériau plus disponible et plus accessible. Mais l’arrivée du tourisme de masse sur l’île dans les années 1960 l’a rapidement relégué à un matériau de parement. Dans le contexte de crise environnementale actuel, la pierre retrouve toute sa légitimité en tant que matériau de structure, et c’est ce que démontre le travail exemplaire mené par IBAVI. 
Carrer Regal 97, Palma 
En organisant leur recherche autour de la construction sérielle de projets en pierre massive, IBAVI cumule les leçons, chaque nouvelle itération étant l’occasion d’optimiser l’utilisation du matériau en termes de coût, de rapidité de mise en œuvre ou de performance structurelle et environnementale. Livrée en 2019, la (...) $##$ petite opération de cinq logements sociaux située Carrer Regal à Son Gotleu, quartier populaire de Palma, en constitue le prototype. Inséré entre deux pignons, le bâtiment à trois étages adopte le double mur de maçonnerie en marès, dispositif constructif introduit à Majorque par l’architecte danois Jørn Utzon en 1973 à Can Lis, sa maison familiale au bord de la mer. Il s’agissait alors de mieux gérer l’humidité de l’air marin. Pour répondre à la réglementation thermique en vigueur, le vide de 10 centimètres – qui séparait le mur porteur de 20 centimètres d’épaisseur de la paroi extérieure de 10 centimètres chez Utzon – est ici rempli d’une isolation en coton recyclé. Hormis le noyau d’ascenseur en béton armé (pour répondre à la réglementation parasismique), l’ensemble des éléments verticaux de la structure est en pierre de marès. La substitution du béton en façade par la pierre a ainsi contribué à diminuer les émissions CO2 lié à la construction de l’enveloppe de 75 %3. Outre cette amélioration sur le plan environnemental, le double mur offre la possibilité, saisie par les architectes de l’IBAVI, de laisser la pierre apparente des deux côtés. En interrogeant Carles Oliver Barceló sur la réception du projet dans son aspect brut, surtout à l’intérieur des logements – loin des surfaces blanches, devenues la norme –, il se souvient des réactions initiales des habitants, entre surprise et incompréhension. Pour apaiser leurs craintes quant à l’image que ce choix constructif renvoie, l’architecte l’a présenté comme l’expression d’un « estil rústic mallorquí », le « style paysan », selon sa propre traduction. Convoquant la tradition architecturale de l’île, notamment ses constructions modestes d’un ou deux étages, de géométrie simple, avec des murs en pierre peu percés et aux joints épais, ce nouvel imaginaire de l’habitat a apparemment séduit. 
 
Calle Salvador Espriu 37 et 39, Palma 
Deux opérations de logements sociaux en périphérie nord de Palma ont succédé à cette première expérience de construction en pierre de marès. Profitant d’un site moins contraignant en termes de surface, les architectes de l’IBAVI se sont alors pleinement emparés du caractère massif de la pierre. 
Au 39, une première opération de huit logements, livrée en 2021, cherche à réduire encore la quantité de béton armé et de bois en explorant le potentiel de la pierre en structure horizontale. Une coupe transversale du bâtiment à deux étages révèle ainsi deux voûtes en berceau symétriques, d’une portée de 2,95 mètres. Les charges sont reprises par des piliers de pierre de 75 x 40 centimètres posés perpendiculairement à la façade et qui dépassent donc de 55 centimètres du nu intérieur du mur. Ils optimisent non seulement la forte inertie thermique de la pierre, mais permettent aussi d’organiser l’espace en rythmant le périmètre intérieur du bâtiment : cuisines et armoires encastrées sont nichées entre les piliers, libérant ainsi le plan. Les cloisons sont réalisées en structures bois légères afin de faciliter la flexibilité du plan, la polyvalence des espaces étant gage de durabilité du bâtiment. Comme auparavant, des stores extérieurs et la disposition traversante des appartements participent à la stratégie environnementale passive – les habitants reçoivent par ailleurs un petit guide d’emploi pour optimiser le fonctionnement de cette stratégie. 
Quant aux dimensions des pierres, les architectes d’IBAVI travaillent systématiquement avec le bloc de marès mesurant 80 x 40 x 40 centimètres, tel qu’il est extrait de la grande majorité des carrières en activité. Prévalent sur l’île depuis au moins l’occupation romaine, ce format a très probablement été déterminé par la nécessité de manœuvrer les blocs manuellement par une ou deux personnes. Bruts d’ext (...)
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