Maîtres d'ouvrages : Galerie Jürg Stuker AG, Berne.
Maîtres d'oeuvres :  Diener & Diener, architectes, Moor Hauser et associés, ingénierie.

Surface SHON : Nouvelle galerie (extension) : 1888 m2, Villa Rosenberg : 919 m2.

Date de livraison : 2003

A priori insolite, la juxtaposition d'une villa néo-baroque et d'un volume de cuivre et de verre aux lignes pures impose très vite son évidence. Un dialogue fait d'équilibre, de justesse et de cohérence se noue entre les deux éléments.

La galerie Jürg Stuker est réputée internationalement pour ses ventes prestigieuses d'art ancien et moderne. Située sur les hauteurs de Berne dans un parc planté de grands arbres, d'où l'on découvre en contrebas, en un panorama splendide, les toits de la vieille cité helvétique (classée au patrimoine mondial en 1983), la galerie Jürg Stuker apparaît comme la juxtaposition insolite d'une villa néo-baroque et d'un volume fait de cuivre et de verre. Malgré son caractère étrange, cette juxtaposition procure au visiteur un sentiment d'équilibre savant et de contradiction bien assumée. Une impression de justesse, que l'on ne peut s'expliquer au premier abord, s'impose. Celle-ci trouve son origine dans un traitement spécifique du programme et dans une démarche raisonnée qui confère à l'architecture résultante une authentique solidité conceptuelle. Cette approche rationnelle, nourrie d'inductions et de déductions, renoue avec certaines valeurs modernes telles que la polyvalence des espaces et la rotation des fonctions, mais dans une optique projectuelle et dans une dynamique heuristique très différentes. Le projet de l'atelier Diener & Diener, qui colle à l'usage, tout en le sublimant, semble nous confronter à une dérivation contemporaine très élaborée du fonctionnalisme1.

Edifiée en 1872 par Johann Carl Dähler, la villa Rosenberg constitue le premier pôle –le noyau historique et sémantique– de cette dualité synthétique que présente aujourd'hui la galerie. Habitation confortable, dotée dès 1924 d'un système de chauffage central, la villa avait déjà connu deux extensions (l'une en 1963, l'autre en 1977), avant que ne soit envisagée sa restructuration complète par l'atelier Diener & Diener (2001-2003). Il s'agissait de repenser l'ensemble formé par la maison et ses additions comme un lieu de travail intensif, en lui redonnant l'ampleur d'une salle des ventes de rang international. Cette rénovation s'inscrit dans la logique des adaptations antérieures nécessitées par l'activité grandissante de la galerie. Elle redistribue radicalement les usages – bureaux, réserves, expositions, ventes – dans les volumes disponibles – créés, existants ou reconstruits – pour forger une totalité cohérente. L'aile contemporaine, qui se déploie à l'est de la villa, constitue le second pôle de la dualité. Elle se compose de deux entités distinctes accolées l'une à l'autre. Celle située à l'avant contient l'entrée principale, l'accès pour le dépôt et l'enlèvement des objets, l'administration, la bibliothèque, une salle de réunion. Elle apparaît comme un volume autonome revêtu de tôles de cuivre gris sombre. Sa façade nord, entièrement vitrée, présente deux niveaux et trois travées, comme pour offrir à la maison ancienne le degré zéro d'une composition minimale, un archétype classique. Un dialogue muet décryptable se noue entre la villa et l'extension.

La correspondance entre les deux bâtiments (gabarits, niveaux, travées) est assez remarquable pour que s'établissent entre eux des rapports complexes. L'identité des deux termes de la dualité – le déjà-là et l'ajouté – laisse supposer la possibilité d'une grille de lecture commune, mais le regard se perd très vite dans l'évidence de la juxtaposition. Il en résulte un sentiment inébranlable de coprésence. Posés l'un à côté de l'autre, reliés entre eux par un volume opaque en retrait, les deux éléments interagissent latéralement. Ils constituent un tout solide, pierre angulaire sur laquelle se reconstruit la perception de l'ensemble, des abords immédiats de la galerie au parc tout entier, avec ses terre-pleins, ses arbres et ses bâtiments clairsemés. Le volume de cuivre gris transporte la villa dans un espace neuf. Sa grille structurelle généreuse donne sa mesure aux pratiques et aux choses qu'elle abrite. Ce redimensionnement large définit l'intérieur. Une fois passé le hall d'entrée, on accède par un escalier placé dans le volume en retrait aux espaces situés à l'étage. L'administration et la bibliothèque occupent le sol et la mezzanine d'un vaste parallélépipède ouvert par d'immenses fenêtres sur le jardin. Ces baies vertigineuses créent un rapport intense à la nature environnante. Elles confèrent une dignité assez rare à l'espace de travail. On perçoit ici une logique de conception. Celle-ci renvoie à l'essence même de la pratique de projet, qui vise à ajuster en un tout cohérent des segments hétérogènes, voire contradictoires. L'atelier Diener & Diener démultiplie l'efficacité des systèmes de mise en congruence.

On l'a vu, le gabarit de l'extension prend sens par rapport à celui de la villa, qui induit la partition en deux niveaux et le front à trois travées. Cette séquence projectuelle, qui aboutit à la grille à six carrés de la façade, engendre une situation exceptionnelle à l'intérieur de la boîte. Elle détermine la volumétrie du grand parallélépipède utile. Cet élargissement, loin d'être écarté, devient le fondement de la spatialité interne. Il contamine le programme, qui acquiert ainsi une réelle majesté. La partie arrière de l'extension abrite la salle des ventes, ou plutôt l'espace polyvalent qui, selon les différents cycles d'activités, devient à tour de rôle la réserve (où sont entreposés, inventoriés et photographiés les objets), la galerie d'exposition (qui offre des conditions muséales irréprochables), puis la salle des ventes proprement dite (où se déroulent, deux fois par an, les enchères)2. Cette rotation des fonctions a donné lieu à la mise au point de dispositifs performants, comme les grandes cloisons coulissantes et tournantes. Elle a engendré aussi un sens particulier de l'espace qui donne au projet son identité pragmatique. L'aile basse se déploie à l'arrière, pour former avec la villa une configuration en « L ». Sa façade ouest (en tôle de cuivre ondulée, percée de hautes fenêtres) ferme le jardin où affleure, au niveau de la terre, un élégant bassin rectangulaire3.

Comparée à d'autres projets d'extension de Diener & Diener (Centre Pasqu'Art, à Bienne, Ambassade suisse, à Berlin), la transformation de la galerie Stuker révèle une même attitude attentive à l'ancien et à son intégration dans une totalité nouvelle compacte et synthétique. Mais elle souligne aussi, derrière la rigueur du traitement programmatique, qui sert de fil conducteur objectif, l'intellectualité inventive d'une pratique de projet dénuée de tout préjugé formel4.


1- Nous pensons ici à la tradition de Beaudouin et Lods, de Bodiansky et de Prouvé. Cf. J. A., « Le pragmatisme du hangar », AMC, n°103, décembre 1999, p. 100-105.

2- Les sous-sols sont mis à contribution pour répondre aux multiples exigences de la galerie. Les espaces d'exposition situés en rez-de-chaussée mêlent la lumière artificielle à la lumière naturelle. Tous les travaux se sont déroulés, grâce à une organisation ingénieuse du phasage du projet et du chantier, sans interruption de l'activité de la galerie Stuker.

3- Cette identité pragmatique apparaît aussi en plan. Les volumes (anciens ou nouveaux) sont juxtaposés, sans articulations. Ils sont contigus.

4- Je souhaiterais remercier ici la galerie Stuker, Mlle Halen (Diener & Diener), et tout particulièrement M. Morizoli pour les précieuses informations recueillies lors de la visite du chantier.
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