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Maîtres d'ouvrages : ville de Saint-Nazaire – maître d’ouvrage délégué : société nazairienne de développement (Sonadev)
Maîtres d'oeuvres : agence LIN (Finn Geipel et Julia Andi) ; chef de projet, Hans-Michael Földeak – projet culturel : Joseph Hanimann – scénographie : Gérard Fleury – acoustique : Yaying Xu, Bruno Suner, Altia acoustique – étude climatique : Matthias Schuler, Transsolar
Entreprises :  structure : Philippe Clément, Batiserf ingénierie – économiste : Michel Forgue – fluides : Louis Choulet
Surfaces : 3 300 m2 (alvéole 14) + 2 270 m2 (espaces publics)
Coût : 5,9 millions d’euros (alvéole 14) + 1,2 million d’euros (espaces publics)
Calendrier : octobre 2005-avril 2007

L’agence LIN (Finn Geipel et Giulia Andi) a récemment livré un aménagement de la base sous-marine de Saint-Nazaire édifiée par les troupes allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans le cadre d’une vaste opération d’urbanisme qui vise à rapprocher la ville et son port, ce projet ménage une mémoire blessée et prépare l’avenir.

 

 

Développement durable, architecture durable, ville durable... La durée, c’est aujourd’hui la panacée. Cela s’entend. Au vu de la pénurie généralisée qui s’annonce, faire durer est plus qu’une vertu, c’est un impératif. Depuis plus d’un demi-siècle, les bunkers érigés par les troupes d’occupation allemandes sur le littoral atlantique résistent. Sauf dans l’esprit de quelques originaux, ils entretiennent de mauvais souvenirs et font jurer à ceux qui vivent à l’ombre de ces vestiges de béton et d’acier qu’il faudrait les démolir, si seulement on le pouvait... Durables donc, mais indésirables certainement. 

Depuis bientôt dix ans, prenant acte de leur caractère indestructible, un certain nombre de municipalités ont décidé de réintégrer les plus grands de ces bunkers dans leurs projets urbains. Les cinq bases sous-marines construites en France par l’organisation Todt entre 1941 et 1943 sont les premières concernées en raison de leur taille et de leur proximité avec les centres-villes. Si la base de la Rochelle est aujourd’hui abandonnée et celle de Brest sous-utilisée, la reconversion de la base de Lorient a donné lieu à un concours international d’architecture en 1999, celle de Bordeaux abrite dorénavant un équipement culturel dynamique et celle de Saint-Nazaire est depuis plusieurs années au cœur du projet de reconquête de son port par la ville. 

 

Ville et port 

« Mes opérations m’amenaient parfois à pénétrer dans une agglomération portuaire et là, ce qui m’étonnait et m’intriguait le plus, c’était de retrouver, au milieu des cours, des jardins, mes abris bétonnés ; leur masse aveugle et basse, au profil arrondi, détonnait dans l’environnement urbain. J’avais l’impression en voyant ces formes prises au milieu des immeubles, dans les cours, sur les places, qu’une civilisation souterraine avait soudain surgi du sol. La sensation de modernité de cette architecture était contrariée par l’abandon, la vétusté de l’apparence : ces objets étaient abandonnés, sans couleur, leur modelé de ciment gris en faisait un simple témoignage d’un climat guerrier. Un peu comme dans certaines fictions un véhicule spatial qui se pose au milieu d’une avenue annonce la guerre des mondes, l’affrontement aux espèces inhumaines, ces massifs logés au creux des interstices urbains, à côté de l’école ou du bistrot de quartier donnaient à l’interrogation sur le contemporain un sens nouveau. » (Paul Virilio, Bunker Archéologie, 1975) 

La base sous-marine de Saint-Nazaire est située dans l’estuaire de la Loire, à l’est de la ville et au bord de l’ancien bassin d’où partaient les transatlantiques pour l’Amérique du Sud. Le bunker mesure 295 mètres de long, 130 mètres de large, 15 à 19 mètres de haut, et couvre une superficie de 3,7 hectares. Les bombardements alliés qui l’ont visé à partir de 1942 l’ont peu endommagé, mais ont détruit Saint-Nazaire à plus de 80 %. Dès 1949, la reconstruction débute sous la direction de l’architecte Noël Le Maresquier, premier second grand prix de Rome en 1937. Son plan urbain met en œuvre une division fonctionnelle de la ville d’est en ouest : sur l’estuaire, le port industriel ; puis un glacis autour de la base sous-marine ; un nouvel axe commercial entre l’hôtel de ville et la gare à un kilomètre du port ; et enfin une zone rési- dentielle à l’ouest.

Historiquement orientée est-ouest, Saint- Nazaire est rebâtie par Le Maresquier selon l’axe nord-sud, en tournant le dos à la cause de tous ses maux, le bunker. Cet urbanisme de secteur coupe progressivement la ville de son déterminant géographique majeur, l’estuaire de la Loire. Quant à la base, reléguée loin du centre-ville, elle périclite. Il faut attendre les années quatre-vingt-dix pour que, sous l’impulsion du maire, Joël Batteux, apparaisse la volonté de reconnecter la cité et son port, et cela notamment grâce à la transformation de la base sous-marine. Dans le cadre du projet Ville Port, l’architecte barcelonais Manuel de Solà-Morales remporte le concours international organisé en 1997. Son intervention ouvre les alvéoles centrales, rétablit une transparence avec le bassin et lance une rampe d’accès vers le toit du bunker, nouveau belvédère sur la ville et l’estuaire. En 2000, deux alvéoles sont transformées en un pôle muséographique sur le thème des paquebots transatlantiques. 

La deuxième phase opérationnelle du projet Ville Port commence en 2002. Entre le centre-ville et la base sous-marine, dans la profondeur de deux îlots, un ensemble urbain baptisé le Ruban Bleu est aujourd’hui en voie d’achèvement sous la direction de Bernard Reichen. Sur un socle commercial s’étendant sur 18 000 mètres carrés, une centaine d’appartements y sont édifiés sous forme de plots. À proximité, un hôtel « trois étoiles » ainsi que 76 autres logements sont en cours de réalisation. Enfin, dans le bunker lui-même, l’alvéole 14 vient d’être aménagée par Finn Geipel et son agence LIN. 

 

La base sous-marine 

La base sous-marine de Saint-Nazaire participe pleinement au « culte moderne des 3 monuments » tel que l’a défini Aloïs Riegl . 

C’est un monument « non intentionnel » au sens où ceux qui l’ont construit ne l’ont pas conçu comme tel ; c’est nous qui en faisons aujourd’hui un monument. C’est un monument historique et artistique, qui témoigne du génie d’une certaine architecture militaire à un moment donné. Sa fonction mémorielle est puissante puisqu’il rappelle à chacun l’épisode douloureux de la destruction de la ville. En pénétrant à l’intérieur, on découvre les espaces grandioses de ses quatorze alvéoles, huit bassins de radoub et six alvéoles à flot, dont celle portant le numéro 14. 

Celle-ci mesure 20 mètres de large, 117 mètres de long et 11 mètres de haut. L’architecte a eu comme mission de transformer ce lieu humide et sombre en un espace dédié à la création, l’expérimentation et la présentation de nouvelles formes artistiques (le LIFE). Le bassin à flot est aujourd’hui recouvert par un plancher en béton. Un plafond, qui abrite un système de drainage des eaux de pluie, et une grande porte en accordéon pouvant s’ouvrir vers l’estuaire, assurent le clos et le couvert. Les parois latérales de l’alvéole ont simplement été nettoyées et le béton apparaît d’une étonnante pâleur. Un appareillage scénique et technique équipe enfin cette nef aux dimensions vertigineuses. 

Côté ville, la salle des Formes émergentes donne sur la rue intérieure du bunker qui relie les différents éléments du projet Ville Port et s’ouvre largement sur l’espace public. L’agence LIN l’a dotée d’un revêtement de sol et d’un dispositif d’éclairage permanent constitué de 380 diodes électroluminescentes suspendues à 3,80 mètres au-dessus du sol. Au droit de l’alvéole 14, une cage d’escalier et d’ascenseur connecte cette rue intérieure au toit. La trémie a été découpée dans l’épaisseur de la toiture (4,50 mètres de béton !) grâce à un câble diamant. 

En vis-à-vis du LIFE, dans le volume des anciens magasins de la base, un deuxième équipement est implanté, le VIP, une scène des musiques actuelles. Dans une série de boîtes d’apparence légère, posées ou suspendues dans l’anfractuosité du bunker, s’ajoutent à une salle de concerts un bar, des studios d’enregistrement, quelques bureaux et un centre de ressources. Le contraste est saisissant entre, d’un côté la blancheur et la rugosité du bunker, et de l’autre la noirceur et l’abstraction des volumes insérés. On est à mille lieues de l’esthétique «à la Jules Verne » qui caractérise souvent ce genre d’endroit ; on a plutôt affaire ici à un registre dépouillé qui évoque l’art minimal des années soixante (Flavin, Judd, etc.). 

Le dernier acte du projet se joue sur le toit du bunker. Finn Geipel y a installé une plateforme d’observation et un dôme susceptible d’accueillir certaines activités du LIFE et du VIP. Tel un insecte sur le dos d’un mastodonte, ce dôme fait signal dans la ville et rend visible le renouveau de la base sous-marine. C’est une structure géodésique provenant de l’aéroport de Berlin-Tempelhof, où elle a servi de radar stratégique durant une vingtaine d’années. Les 298 triangles de son ossature en aluminium ont été démontés et acheminés à Saint-Nazaire, puis réassemblés à l’intérieur du bunker, avant que la structure soit enfin hissée sur son toit, en janvier 2007. 

Là encore, la fragilité et la légèreté du radôme (de radar et dôme) contrastent fortement avec le brutalisme et la masse imposante de la base. L’artificialité explicite de cette dernière structure, comme celle des interventions effectuées à l’intérieur, tend à donner au bunker le statut d’un paysage naturel et le rend ainsi plus acceptable dans le paysage urbain de Saint-Nazaire. C’est de la part de Finn Geipel, architecte allemand, une manière judicieuse de contribuer à la réconciliation des Nazairiens avec leur histoire.

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