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Maître d'ouvrage : Intergemeentelijke Samenwerking Westlede (IGS) 

Maître d'oeuvre : KAAN Architecten (Kees Kaan, Vincent Panhuysen, Dikkie Scipio)

Entreprises : Paysagiste : Erik Dhont / Entreprise : Jan De Nul, Hofstade / Alost (Belgique) / Programme : crématorium, salles d’assemblée, restaurant, espaces familles, espaces condoléances

Surface SHON : 5 000m²

Date de livraison : 2018

Dans notre société sécularisée et dominée par l’efficacité et la rentabilité, les lieux de la mort affligent souvent par leur pauvreté matérielle, leur trivialité fonctionnelle ou leur médiocrité formelle. soucieuse de donner une architecture digne à des rituels funéraires en pleine évolution, la Flandre belge investit, depuis une vingtaine d’années, dans un intéressant programme de construction de crématoriums publics et œcuméniques. Signant une deuxième réalisation dans ce cadre, l’agence hollandaise Kaan architecten (et plus particulièrement Vincent Panhuysen, un des trois associés) participe à la qualification architecturale de ce type en cours de définition.


Dans les marges encore agricoles d’Alost, à mi-chemin de Gand et de Bruxelles, le nouveau crématorium est vite accessible depuis l’autoroute qui joint ces deux grandes cités. Branché à la rocade qui cerne la petite ville de Flandre-Orientale, tout comme, un peu plus loin, le concessionnaire Renault, le grossiste en carrelage ou la station de carwash, il présente une implantation délibérément suburbaine. De fait, son aire de rayonnement dépasse largement le strict cadre local. Il est le troisième équipement de ce type construit dans cette province flamande par  Westlede, une société parapublique de coopération intercommunale : le premier en 1989 à Lochristi dans la banlieue de Gand et le second (conçu également par KAAN Architecten) en 2008 à Saint-Nicolas, à l’est d’Anvers. À eux trois, ils équipent un territoire de 52 communes où habitent 1,5 million d’habitants. De loin, le crématorium ne se distingue des autres boîtes commerciales que par sa matérialité de béton brut et son absence d’enseigne. À défaut de parvis, son volume compact, un pavé de 74 m x 74 m pour 7 mètres de haut installé au milieu d’une parcelle de 5 hectares, est desservi par un grand parking planté. Si le bâtiment est ouvert depuis septembre 2018, les aménagements extérieurs signés par l’architecte-paysagiste bruxellois Erik Dhont sont encore en chantier : à gauche, sur la partie nord du site, un jardin cinéraire dédoublant l’emprise carrée de l’édifice sera cerné par un étang artificiel (jouant aussi le rôle de bassin de drainage) ; à droite, un jardin très vallonné, fleuri et coloré, offrira aux espaces de restauration un horizon d’évasion et d’agrément. À terme, ces aménagements immergeront, dans un environnement végétal dense, le crématorium, tout comme celui-ci immerge dans un environnement architectural homogène celui qui franchit le périmètre de sa big box, et l’extrait ainsi de la réalité quotidienne, le temps des funérailles.

 

Hétérotopie Cotonneuse

Très épais et introverti, l’espace intérieur est troué d’un ensemble de patios et de failles qui l’éclaire d’une lumière transcendante et l’ouvre sur un ciel abstrait. Régnant à 6,4 mètres, les hauts plafonds rompent avec l’échelle domestique et instaurent une solennité sans emphase. Choisis dans une gamme limitée, à la fois pour leur présence et pour leur absence, les matériaux contribuent à produire une atmosphère de calme et de recueillement. Les chapes de béton brut lissé, les planchers de bois, les enduits de plâtre légèrement peignés des murs, les flocages acoustiques des plafonds confèrent aux espaces une matérialité mate, ton sur ton, quelque part entre le gris clair et le beige, évoquant vaguement la couleur des cendres. Dans le même registre chromatique, une belle pierre naturelle – un ceppo di gré – pare les éléments les plus symboliques ou simplement les plus regardés : le mur nord du patio d’entrée qui accompagne le passage du dehors au dedans, la paroi frontale de chacune des deux salles de cérémonie, les murs et les sols des salles de condoléances ou encore la banque d’accueil ou le bar de la cafétéria. Découpé en lits de 2 centimètres d’épaisseur, ce grès d’Albanie a été débité en plaques de 1 m x 2,4 m présentant des motifs et une granulométrie très variables (de quelques centimètres à quelques dizaines de centimètres de diamètre). L’agence KAAN les a systématiquement photographiées, archivées dans une base de données et méticuleusement calepinées. Selon les usages et la taille des espaces, les architectes ont adapté le grain de la pierre au recul de contemplation. Tantôt en série, comme les chronophotographies d’Étienne-Jules Marey, tantôt à livre ouvert, comme les marbres du pavillon de Barcelone de Mies (une des références majeures pour Kees Kaan), la pose produit d’inattendus motifs graphiques et picturaux dans lesquels s’abîme le regard. Chacun d’entre eux renvoie à sa propre interprétation, à la manière des taches d’encre du test psychologique de Rorschach : papillons, flammes, anges, samouraïs ou fantômes.

 

Usine et monument

Des locaux les plus prosaïques aux espaces les plus symboliques, l’ensemble du bâtiment frappe par la rigueur et la précision de sa composition, qui doit autant à la tradition moderniste (on pense au plan de la Neue Nationalgalerie de Mies) qu’aux grandes compositions classiques du XIXe siècle (comme la Bank of England de John Soane). L’impeccable résolution technique et programmatique n’est jamais pour Kees Kaan une finalité mais un moyen, une condition. Par l’économie presque machinique du plan, l’évidence de la hiérarchie des espaces, de leurs proportions et de leurs articulations mutuelles, l’architecture organise l’activité quasi industrielle de la crémation en même temps qu’elle chorégraphie, sans autorité, les mouvements et les rituels.Le découpage de l’immense carré distribue les surfaces, rythme des séquences, ménage des transitions. Une immense galerie des pas perdus, aussi large que haute, traverse le volume de part en part et interpose son vide lumineux entre les deux parties distinctes du programme, de proportions inégales : côté nord, les lieux du rituel cinéraire proprement dit (les salles de cérémonie, accueillant respectivement 600 et 150 places, les salles de condoléances et de recueillement et l’infrastructure d’incinération) ; côté sud, une cafétéria et quatre salles de réception/ restauration (trois simples et une double) largement ouvertes sur le jardin. Leur intégration au bâtiment du crématorium fait partie des évolutions typologiques apportées par KAAN Architecten depuis leur projet de Saint-Nicolas. En réponse à la demande, ils ont réuni sous le même toit l’ensemble de l’organigramme, y compris les fours eux-mêmes (un nombre croissant de personnes désirant assister à la crémation), augmenté surfaces et capacités d’accueil, clarifié les flux (afin d’éviter les croisements des familles entre elles et avec les techniciens). Occupant un angle du carré, la vaste cour d’entrée mène, en diagonale, vers la galerie des pas perdus où une discrète banque d’accueil commande aux trois parcours possibles trois boucles convergentes : une pour chaque salle de cérémonie, l’autre pour la cafétéria. Depuis ce point nodal, centre de gravité de l’épais bâtiment, l’espace très orienté de la galerie fuit à chaque bout vers la lumière, le ciel et le paysage et dessert les salles de cérémonie par l’arrière. Une fois passée l’antichambre, on se retourne alors vers la scène du rituel, face au mur de pierre, frontal, opaque, massif et irréfutable. Jamais époustouflants, mobilisant sans ambiguïté des opérateurs topologiques simples (centrifuge ou centripète, horizontal ou vertical, opaque ou transparent, en simple ou double hauteur, ouvert ou fermé, etc.), les effets architecturaux mis en place cherchent avant tout une certaine intelligibilité. Entre qualité d’exécution et justesse typologique, Kees Kaan rêve « d’une architecture aussi simple, aussi utile, aussi commune qu’un iPhone ».

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