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Maître d'ouvrage : Autonoom Gemeentebedrijf Stadsontwikkeling Aalst (AGSA) 

Maître d'oeuvre :  KAAN Architecten (Kees Kaan, Vincent Panhuysen, Dikkie Scipio)

Entreprises : Conseil construction : UTIL Struktuurstudies, Schaerbeek / Conseil installations techniques : Studiebureau R. Boydens NV, Bruges SintMichiels / Acoustique : Tractebel Engineering SA, Bruxelles /Durabilité : Studiebureau R. Boydens NV, Bruges Sint-Michiels – Entrepreneur principal : Groep Van Roey NV, Rijkevorsel / La ville d’Alost a établi un partenariat public-privé (PPP) basé sur un contrat Conception-Réalisation (Design & Build)

Surface SHON : 8 309m² + 235m² (parking vélo)

Date de livraison :  conception, mars 2016 ; livraison, mai 2018 

En analysant les images d’Utopia que Kaan architecten avait envoyées à la rédaction, nous l’avions un peu hâtivement rangé dans la catégorie de ces architectures de grande qualité mais un peu conventionnelles que l’on voit aujourd’hui apparaître un peu partout en Europe (trop rarement cependant) : austérité du volume, grandes fenêtres sans ordonnancement, matières et finitions sobres et soignées… Mais après avoir visité le crématorium que l’agence a livré au même moment dans la périphérie d’Alost (voir article pages précédentes) nous étions quand même curieux d’aller y jeter un œil. Nous avons alors découvert une architecture bien plus subtile que nous ne l’avions imaginée, notamment dans sa capacité à s’intégrer – tout en le transformant complètement – à son environnement urbain.


Entre Gand et Bruxelles, la jolie petite ville flamande d’Alost est connue pour son imprimeur Dirk Martens qui en 1516 y imprima le premier exemplaire d’Utopia, le célèbre ouvrage de Thomas More. Pour sa nouvelle bibliothèque, elle a voulu ajouter d’autres activités : musique, danse, théâtre, jeux, restauration. Une utopie en somme, dans laquelle culture, jeux, loisirs, rencontres et débats coexistent au sein de la cité en une heureuse harmonie. Le terrain choisi est situé en centre-ville au droit de l’ancienne enceinte médiévale et à deux pas du magnifique beffroi du XIIIe siècle. Il occupe l’espace d’un îlot dont un seul bâtiment, l’ancienne école des pupilles de l’armée (1880), est gardé et intégré au nouveau projet. Mais plutôt que de reprendre les limites de cet îlot avec son tracé organique définissant deux rues et un mitoyen, les architectes ont compacté autant que possible le programme en un bâtiment rectangulaire encastré dans l’ancien édifice en brique et pierre du Hainaut.

Ce refus de s’inscrire dans la continuité morphologique historique du lieu peut surprendre. Mais par ce choix – que l’on pourrait juger arbitraire ou peu respectueux de la mémoire du lieu –, les architectes sont au contraire parvenus à valoriser le patrimoine présent, à magnifier l’espace public et à en activer les qualités d’usage, à tendre vers cette urbanité à laquelle tout le monde semble aujourd’hui vainement aspirer, car gage d’une vie commune harmonieuse. Comme le montrent leurs petits schémas (voir p. 111, shémas au centre), cette implantation a permis de créer deux petites places triangulaires qui s’ajoutent au parc existant : l’une à la place d’une rue, l’autre contre un mur mitoyen. Ce dispositif, en cohérence avec la morphologie du bâtiment, permet d’enclencher une logique d’intégration urbaine remarquablement efficace. Le bâtiment existe moins par lui-même que par les espaces qu’il génère alentour et qui deviennent comme des intérieurs à ciel ouvert.

Cette sensation produite par les limites définies par l’îlot est amplifiée par trois autres intentions architecturales. La première repose très simplement par l’emploi de très longues et plates briques sombres « red Aalst » (50 x 10 x 4 cm) permettant d’unifier le périmètre de ces placettes, comme si elles étaient un espace à part entière et non résiduel. La deuxième repose sur le percement de très grandes baies vitrées offrant à la ville toute l’intériorité des activités d’Utopia. Contrairement à l’emploi de façades vitrées qui auraient davantage joué sur la continuité de l’espace, ces fenêtres instaurent un dialogue, suggèrent des vues vers un espace de lecture, un hall, une salle de ballet ou un auditorium. Réciproquement, ces grandes baies ménagent des points de vue depuis les salles vers le paysage urbain. L’effet est redoublé par la présence des façades de l’ancienne école des pupilles désormais incluses à l’intérieur de la bibliothèque. Elles définissent deux côtés du grand atrium zénithalement éclairé, comme s’il était lui-même un espace extérieur dans lequel se déploient en trois dimensions les dalles accueillant les tables de lecture. Côté rue, les allèges des fenêtres existantes du rez-de-chaussée ont été sciées et rabaissées pour favoriser cette porosité visuelle entre la rue et les studios de musique.

 

Une cité devenue bibliothèque

Lors de notre visite, par un pluvieux samedi après-midi de novembre, nous avons été surpris par l’effervescence publique du lieu dont l’animation intérieure se diffuse au dehors par ses grandes ouvertures. Dans la bibliothèque, les flux des lecteurs, des curieux ou des consommateurs de la cafétéria se mêlent dans un grand espace ouvert sous l’atrium ; Utopia est devenu un lieu de rencontre du quartier ; on y vient lire, travailler, manger, jouer à des jeux de société, jouer de la musique, flâner ou organiser des réunions.

Mais le plus troublant et aussi le plus poétique, dans cette relation entre le dehors et le dedans, ce sont ces grands rayonnages de livres qui grimpent jusqu’au plafond et se retournent parfois sur la ville. Les voiles porteurs qui soutiennent les dalles en porte-à-faux de l’atrium en sont en effet intégralement recouverts, comme si les livres portaient le bâtiment. Rempli d’ouvrages offerts par les habitants d’Alost, un rayonnage s’élève ainsi à 11,5 mètres de haut à 2 mètres d’une fenêtre géante. Les ouvrages de ce meuble ne sont évidemment pas vraiment faits pour être consultés, ils s’adressent davantage à la ville qu’aux lecteurs et, devant ces façades-livres, le passant – piéton ou automobiliste – déambule dans une cité devenue bibliothèque. Par ces dispositifs architecturaux finalement assez simples, Utopia atteint à l’essence même de l’idée d’urbanité, lorsque le dehors et le dedans se définissent d’abord l’un par l’autre. À l’heure des digicodes, des ghettos sociaux et de la marchandisation de l’espace de la ville, Kees Kaan prouve que l’architecture peut encore agir concrètement et que ce pouvoir ne relève pas toujours de l’utopie.

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