Maître d'ouvrage : Privé
Maître d'oeuvre : Youssef Tohme Architects & Associates, architecte local : PZP Arhitectura
Entreprises : Entrepreneur général : Colina Development SRL / BET fluides : Wissam Tawil & Associates/MEP engineers SAL / BET structure : Ductil Tech / Éclairage : PSLab / Paysagiste : Marti-Baron + Miething, Landscape Architecture / Design de meubles : Yew, Studio Khachatryan, YTAA / Conservateur du musée : Erwin Kessler
Surface SHON : 1 580m²
« Comment
produire de l’architecture dans une ville où la population a si longtemps été brimée
dans son pouvoir de mémoire et dans son individualité ? » s’interroge Youssef
tohme. Dans cette situation de discontinuité, il s’agit pour lui de réveiller
le regard : convoquer le passé et l’histoire comme une actualité, et envisager
l’architecture comme une production aussi sociale que symbolique.
Ce questionnement de l’architecte beyrouthin est d’autant plus opportun que le MARe – Muzeul de Arta Recentă – est construit dans le quartier Primăverii, zone résidentielle aujourd’hui très convoitée mais qui après la Seconde Guerre mondiale et jusqu’à la chute du dictateur Nicolae Ceauşescu, en 1989, était exclusivement réservée et habitée par les membres du Comité central du Parti communiste roumain. Y implanter un programme de musée consacré à l’art produit en Roumanie de 1965 à nos jours – présentant notamment aux visiteurs des œuvres transgressives réalisées sous la dictature et après la chute du régime communiste – est une proposition forte, presque un manifeste urbain. Cette initiative est portée par l’homme d’affaires et collectionneur libanais Roger El Akoury, établi professionnellement en Roumanie depuis les années 1990, en pleine guerre du Liban. Il a décidé il y a quelques années d’acquérir un terrain et une maison vide au passé très sombre : une villa privée réalisée par l’architecte Octav Doicescu en 1939, confisquée par le régime en 1948 pour être habitée par la redoutable ministre des Affaires étrangères Ana Pauker. Défenseuse d’une politique de persécution, celle-ci a tenu un rôle majeur dans les premières années du régime communiste roumain. L’agence YTAA hérite donc d’un lieu chargé d’une mémoire sombre, dont elle s’est saisie comme un encouragement au retournement, à la transformation du point de vue.
Fonction
symbolique De l’architecture
À l’instar de la villa de Ana Pauker, le
district Primăverii est constitué de grandes maisons cossues et murées donnant
sur le boulevard et dotées de cours à l’arrière. Marquant les anciennes limites
nord de la ville, il est aujourd’hui le lieu d’une nouvelle dynamique d’usage
et de population, dont ce programme culturel est le symbole le plus visible. Au-delà
son lugubre passé, la maison existante est caractéristique du tissu de la
ville. Pour son changement de destination, les concepteurs décident d’en
reprendre non pas la masse bâtie réelle – très contraignante dans sa structure
d’origine et peu adaptable – mais uniquement sa fonction symbolique et urbaine.
Ils décident alors de démolir la villa et d’en reproduire le gabarit tout en
l’érigeant sur un socle de verre. En construisant ce dispositif explicite de
soulèvement, de mise en exergue du modèle, l’architecte Youssef Tohme tente de
nous montrer combien Bucarest regorge de qualités d’échelles différentes, de
juxtapositions et de brassages. Figure fantomatique, la maison — reconstruite,
surélevée et enveloppée de briquettes sombres – devient simultanément une pièce
de musée et un appel à l’ouverture, à la confrontation, à la culture. Radicale
et risquée, littérale et emblématique, cette réponse agit comme un catalyseur.
Par la grande porosité prodiguée par son socle de verre et ses espaces publics
extérieurs aménagés dans le prolongement de son hall libre et traversant, le
musée s’impose comme une opportunité nouvelle pour la ville. L’architecte a en
effet profité de la générosité d’emprise de la parcelle existante pour dégager
autour, au-dessus et dans le musée d’importants espaces accessibles à tous.
L’espace
social et l’espace De l’œuvre
En plus de vouloir exprimer une forme de
résistance à la globalisation qui touche particulièrement les jeunes
démocraties, le maintien et la réinterprétation de cette morphologie familière
qu’est la maison permettent d’introduire une autre dimension importante du
projet : la confrontation des œuvres avec l’espace du quotidien, de l’individu
et de la subjectivité. De surface relativement réduite pour une institution, le
MARe, doté d’une collection d’environ 500 œuvres1, se développe sur cinq
niveaux de hauteur et de clarté variables, offrant des relations contrastées et
assez inégales aux œuvres. Seuls les rezde-chaussée et la terrasse du dernier
niveau, lequel est aménagé d’une bibliothèque publique, sont largement ouverts
sur la ville. Dénués de percements, les autres étages sont coupés du contexte
urbain et de la lumière naturelle, uniquement baignés d’un éclairage indirect
diffusé à travers un gril technique. Au sous-sol comme dans l’attique sont
organisés des espaces d’expositions temporaire et collective, alors qu’aux
premier et deuxième étages sont abritées les collections permanentes.
Entièrement dédiée aux artistes roumains, cette répartition simple est
perturbée par un atrium central dans lequel s’immiscent deux boîtes noires en demi-niveaux
où ne sont exposés que des artistes internationaux. Au lieu de clarifier la
visite et de rassurer le visiteur, ce vide intermédiaire desservi par deux
batteries d’escaliers droits allant dans la même direction trouble les
déplacements. Par les décalages qu’il opère, les vues qu’il cache, les
situations de proximité entre les visiteurs qu’il induit, cet espace de
circulation verticale devient un espace d’amplification. Par cette disposition,
Youssef Tohme a voulu favoriser les situations d’intimité tout en invitant aux
rencontres fortuites. « Pendant les années de dictature, les habitants de
Bucarest ont été contraints de dénicher et d’inventer leur propre espace
d’échange et de liberté pour survivre et exister en tant qu’individu. C’est une
caractéristique de la vision et de la pratique de l’espace dans la ville. Le
MARe parle de la société roumaine et de la manière dont les gens envisagent
leur devenir », explique l’architecte.
Dans ce musée, l’espace de l’œuvre se confond
ou se heurte avec l’espace social et individuel. Une condition spécifique qui,
selon lui, permet d’inscrire les œuvres dans le contexte du Bucarest
d’aujourd’hui. Ainsi contraintes, les conditions d’accrochage répondent à une
volonté de « domesticité » des espaces d’exposition. La nouvelle structure
béton, dont l’épaisseur répond aux risques sismiques, élevés de Bucarest,
impose son emprise dans l’espace du musée qu’elle fragmente en recoins, en
chambres, en salon, en balcon, en couloirs. « Je pense que le recul imposé au
regard – qui sous-entend que l’art serait une affaire de conscience – est
aujourd’hui surexploité dans les lieux d’exposition, déclare Erwin Kessler,
directeur et conservateur du musée. Selon nous, il s’agit plutôt d’une affaire
d’expériences et de sensations. C’est pourquoi notre projet curatorial cherche
à faire se côtoyer les œuvres et les visiteurs afin d’enrichir le monde vécu
par chacun. En rupture avec les logiques de white cube, notre stratégie
d’accrochage repose sur la recherche d’une proximité tangible entre le visiteur
et les œuvres présentées. Nous faisons même en sorte que certaines d’entre
elles (en terre battue, bois, carton, etc.) soient touchées et effleurées par
les promeneurs. Au profit de ces rapprochements, nous prenons en charge les
besoins de restauration. » À travers un large éventail d’œuvres, le musée
explore notamment les thèmes du progrès et de la régression, de la construction
et de la dissolution, de la dissidence et de la piété, du maniérisme et du
blasphème. Et bien que le musée soit principalement consacré à l’art roumain,
il invitera chaque année trois artistes contemporains « innovants » et de
renommée mondiale. Après Jeff Wall, Martin Creed et Thomas Ruff seront ainsi
exposés en 2019.




