Accrochée à flanc de colline et dominant une baie célèbre de la Côte d'Azur, La Villa, conçue pour un couple avec de jeunes enfants, a été dotée d'un budget autorisant un niveau d'équipement de haute technologie et une grande liberté d'invention. Avec ces données, à la fois simples et hors normes, Marc Barani a organisé le processus d'élaboration du projet autour de trois thèmes en étroite corrélation : la structure, la domotique et le rapport au paysage.
Assujettie par la vue sur la mer, l'implantation de la maison dans le site n'allait pas de soi. Le risque était de sacrifier le côté de La Villa en amont de la pente au profit d'un côté noble, vers la baie. En plaçant La Villa en aval, Barani la met certes en situation de promontoire, mais il s'oblige à trouver un dispositif qui ne relègue pas l'amont du terrain en « arrière-cour ». Pour cela, il pose, en bas et à gauche en regardant la mer, un socle où sont rassemblés l'entrée et les espaces de vie en commun. Opérant une rotation à 90 ° à partir de l'escalier et du petit volume du hall, il soulève et lance un pont habité qui, traversant transversalement le terrain, vient s'appuyer de l'autre côté, à droite. Le jardin, depuis sa partie haute avec les tennis, peut ainsi s'étendre dans la totalité de sa longueur en passant sous ce pont qui abrite les chambres. La fluidité de l'espace est amplifiée, d'une part, par la transparence du bâtiment, dont les deux façades parallèles à la mer et le mur entre le couloir et les chambres sont vitrés ; d'autre part, par le plan de la piscine qui, se glissant en dessous, prolonge la vue en réfléchissant le paysage.
La Villa s'offre ainsi comme une déclinaison de plans horizontaux qui s'élèvent et pivotent : le socle du séjour et la dalle en porte-à-faux de son toit, le plancher puis le toit de la barrette des chambres. Au lieu d'articulation des deux parties de la maison, le plan-miroir de la piscine est en prolongement du sol du séjour. Il introduit une ambiguïté, et occupe une place stratégique : à fleur de gazon, il s'ancre dans le sol du jardin tout en renvoyant les images tantôt du ciel, tantôt de la sous-face des autres plans. Il est aussi, bien sûr, un éclat de Méditerranée posé en avant-scène du panorama, le lieu où s'opère concrètement le passage de l'échelle du paysage à celle de La Villa. Avec les irisations de lumière que l'eau diffuse par réflexion sur les murs et les plafonds, on comprend qu'il permet d'enclencher une relation dynamique entre tous les éléments. Cette dynamique ne se réduit cependant pas à un exercice de style, car à travers elle s'organise le rapport entre dedans et dehors, dans un mouvement qui nous engage dans une expérience singulière.
Mais avant d'aller plus avant pour tenter d'en mieux appréhender les mécanismes et la signification, il faut essayer de comprendre comment les raffinements de mise en œuvre révèlent toute la cohérence de cette architecture. Au béton du socle et des murs de la partie basse de la maison s'opposent les structures métalliques du porte-à-faux et du pont habité. Si ce choix résulte d'abord de nécessités techniques, l'acier offrant là des performances irremplaçables, il permet aussi de jouer avec la sacro-sainte « vérité constructive » afin d'amplifier les intentions du projet. Cette structure n'est jamais apparente, mais entièrement cachée sous une peau dont la nature – une pierre de 5 mm d'épaisseur sur structure
alvéolaire aluminium et époxy, le Stone-panel – laisse supposer que ces dalles sont massives. Si tel était le cas, à la vue des portées leur finesse paraîtrait étonnante – et c'est bien l'effet qu'elles produisent. Le toit du séjour, faux monolithe de 69 cm d'épaisseur sur 12,5 m de porte-à-faux, est proprement impressionnant, surtout si l'on songe que l'on se trouve dans une zone à risque sismique. Il est retenu en arrière par des tirants et un contre-poids de 3,8 tonnes. Le dessus et la tranche, comme les autres toitures, sont donc recouverts de panneaux composites de 1,4 x 2,8 m. La sous-face est réalisée avec un film à structure alvéolaire polyester tendu qui permet de couvrir les 150 m2 de plafond sans aucun joint. Tirant ensuite habilement parti des possibilités de calpinage qu'offre le Stonepanel, les deux plans horizontaux du pont habité sont calpinés de panneaux en bande de 15 cm x 2,8 m, proportions impossibles à mettre en œuvre avec des plaques de pierre. Ce choix nous entraîne dans un jeu où la nature de ce que nous percevons se modifie suivant la distance d'observation. De loin, un matériau se reconnaît d'abord au dessin de ses joints, avant que sa matière ne se révèle lorsqu'on s'en approche. Ici, la longueur des panneaux de la sous-face, renforcée par le joint de dilatation forcément plus large sur le petit côté, fait d'abord penser à un habillage de planches ou, pour être plus précis, aux traces laissées par les planchettes qui ont servi de banche au béton des murs qui la jouxtent. Le garde-corps des chambres, lui vraiment réalisé en lames de bois, vient encore enrichir la déclinaison du thème de la mise en œuvre des matériaux et de sa pertinence au regard de la cohérence du projet.
Les contraintes structurelles et le haut niveau d'équipement domotique de La Villa risquaient d'en épaissir l'écriture, d'alourdir la lisibilité des assemblages et des enchaînements. Pourtant, la technique se fait très discrète et ne vient jamais nuire à l'intelligibilité des espaces. Ce résultat a été possible au prix d'un colossal travail de réflexion dès les premières esquisses qui a permis de tout encastrer, des réseaux de climatisation aux roulements à bille et autres vérins hydrauliques. C'est en faisant appel aux technologies et aux entreprises issues de l'industrie et non du bâtiment que cette ambition a pu être menée à bien. Que l'on songe au défi que représentait le guidage des 20 tonnes de vitrage du séjour coulissant en sous-sol ! Lorsque les trois façades vitrées délimitant le séjour disparaissent entièrement, la tension dynamique est portée à son comble.
La grande maîtrise constructive et formelle dont témoigne cette réalisation ne serait qu'une élégante réponse à un caprice de villégiature si elle n'était au service d'une réflexion sur les rapports qui lient intimité domestique et paysage. De la représentation classique, qui depuis la Renaissance ordonne la nature à partir du point de vue que l'homme choisit de porter sur elle, plaçant ce dernier au centre d'un monde qu'il domine par cet acte même du regard, la modernité du xxe siècle n'a eu de cesse de vouloir imploser les modèles. Du cadre de la fenêtre – qui vaut pour la grille perspective sur laquelle s'imprime notre
vision –, l'architecture moderne a progressivement repoussé les limites pour tendre, dès Mies Van Der Rohe, à sa disparition. Si la transparence de La Villa s'inscrit naturellement dans cette évolution, le dispositif du séjour la porte à son paroxysme au point d'inverser ou, plus justement, d'équilibrer le rapport entre soi et le monde extérieur. Lorsqu'on est immergé entre le plan du sol et celui du toit en lévitation, le paysage ne peut plus être circonscrit par aucune limite, au point, dirait-on, qu'il échappe à toute représentation, qu'il ne parvient plus à faire image. L'éclairage zénithal le long du seul mur en arrière du séjour, en atténuant l'effet de contre-jour vers la mer (ou de chambre noire…), agit dans le même sens. On ne regarde plus le paysage puisque l'on est dans le paysage. Faute de repère, la perception des distances s'estompe. A force de distendre les frontières entre dehors et dedans, on pourrait craindre que les qualités d'intimité domestique disparaissent, qu'à trop ouvrir l'espace, il n'y ait plus de lieu. C'est pourquoi le rapport dynamique que
Barani instaure entre tous les éléments du projet revêt une telle importance : nous plaçant au cœur d'une mise en tension de tous les espaces, il nous retient presque physiquement dans cette intériorité de la maison. En y laissant pénétrer le monde extérieur avec une telle intensité, l'opposition dedans/dehors trouve ici une résolution qui renoue avec le sens même de l'habiter.













