Maîtres d'ouvrages : Sufia Rauf
Architecte : Marina Tabassum
Surface au sol : 735 m2
Date de livraison : 2012
Rares sont les projets de mosquée ayant tenté de réinventer l’espace du culte. Marina Tabassum a remarquablement relevé ce défi avec ce petit projet de quartier à Dacca, conçu dans la plus stricte économie de moyens. L’architecte, qui avait déjà construit en association avec Kashef Chowdhury le monument dédié à l’indépendance du Bangladesh et le musée de la Guerre de libération, vient de recevoir le prix Aga Khan 2016 pour ce bâtiment.
« Danser dans les chaînes » : cette formule de Nietzsche sur la création artistique se prête bien au projet architectural, « enchaîné » aux impératifs réglementaires et financiers, mais parfois aussi culturels, lorsque le passéisme domine la production des formes. La mosquée Bait-ur-Rouf que l’architecte Marina Tabassum a construite à Dacca, après que sa grand-mère ait fait don du terrain à une communauté religieuse, est une de ces exceptions qui réconcilient deux réalités séparées depuis un siècle : le lieu de culte et le projet architectural.
Marina Tabassum s’est interdit de recourir aux formes typiques, afin de concevoir « la mosquée qui n’existait pas », tout en observant scrupuleusement le rite et ses règles. Le pari a été tenu, de surcroît en utilisant les moyens les plus anciens de l’architecture : la géométrie, la lumière et les briques. Le bâtiment n’a aucun caractère grandiloquent alors que le programme pouvait s’y prêter. En arrivant sur le site, on découvre un coffre horizontal tout de briques, à l’allure tranquille et solennelle, posé sur un socle, jouxtant un immeuble résidentiel qui le surplombe. Au sud, un portique en creux invite à entrer.
Le plan : un carré traverse un cercle, qui s’inscrit lui-même dans un carré. Cette juxtaposition n’aurait été qu’un exercice de style si chaque figure n’avait une « mission » : le carré extérieur prend en charge le contexte urbain et s’adosse aux limites du terrain, tandis que le carré intérieur dessine les limites de la salle de prière et l’oriente vers La Mecque. Le cercle s’interpose entre les deux carrés pour faciliter la rotation de 13°, reposer l’œil et éclairer la salle.
Constellation et ellipses
Ces trois enveloppes s’enchâssent l’une dans l’autre : l’espace entre le cercle et le grand carré accueille les bassins d’ablution, les circulations et les services, tandis que les intervalles entre le petit carré et le cercle sont dégagés pour offrir à la salle de prière un « écrin » dont la lumière change en permanence. Le carré intérieur est une peau de béton qui s’ouvre par endroits pour laisser voir la seconde peau en briques, dont le tracé est partagé entre le cercle et le petit carré, qu’une lumière zénithale anime d’un jeu de clair-obscur évoluant au fil des heures. Tantôt une ligne blanche traverse diagonalement un angle et bute avec éclat sur le retour du mur, tantôt la lumière ruisselle uniformément pour faire vibrer le rideau de briques qui, par moments, reçoit l’ombre portée du toit comme un collier. Les variations de l’appareillage font la parure des murs : à la française sur les surfaces planes, ou en boutisse sur les courbes et, par endroits, une pose en claire-voie permet de creuser des ombres et de ventiler la salle. Le plafond en béton est un ciel d’étoiles : une constellation de perforations dans la dalle projette au sol des ellipses de lumière qui se déplacent au fil de la journée. Le temps solaire accompagne le temps des fidèles et l’architecture commémore ici la gnomonique pour en faire un décor immatériel.
Le dôme s’est absenté mais il a laissé son empreinte sur le plan : la figure unificatrice du cercle enveloppe la salle de prière. L’espace central ne se gonfle pas verticalement, mais latéralement, entraînant la courbure des parois. Les minarets ont cédé leur place à des « colonnes creuses » de lumière et le mihrab habituellement représenté par une niche, accueillant l’imam, se réduit ici à une faille par laquelle le soleil s’invite à l’heure de la prière de l’après-midi, comme si la vérité naturelle du cosmos et la vérité révélée du divin se partageaient un rayon de lumière.
La présence du sacré ne repose sur aucun signe identifiable. Michel-Ange savait dessiner des anges sans ailes, et Marina Tabassum sait dessiner une mosquée sans dôme ni minaret : elle démontre que la forme architecturale n’a pas besoin de clamer sa signification et qu’un lieu de culte n’a pas besoin d’emphase pour être reconnu comme tel. L’architecture retrouve ici la gravité d’un art majeur, mais sans rien emprunter aux conventions.
Un pouvoir singulier
La salle se prête bien aux objectifs des photographes, mais la visite de la mosquée Bait-ur-Rouf réserve cet étonnement qui est la marque d’une œuvre de maître : on y trouve plus que ce que l’on était venu y chercher. Cet émerveillement tient à une vibration de l’espace que Le Corbusier qualifiait d’« indicible », lorsque le plan et la coupe sont dessinés avec une telle précision que l’effet éclate. Dans cette boîte lumineuse où la matière est irradiée, on perd toute idée du site, comme si on était transporté dans une autre dimension, un « ailleurs » hors-sol que ni l’habileté ni même l’ingéniosité ne peuvent atteindre.
L’architecture compte beaucoup d’illusionnistes mais peu de magiciens. Cette qualité dont je peux témoigner se mesure à la difficulté de quitter la salle. J’y ai passé une partie de la journée en avril dernier. Des enfants ont soudain fait irruption. Ils ont pris place en silence, auprès d’un mur, pour s’attarder un moment avant de repartir sous le soleil où ils pouvaient à nouveau s’ébrouer et reprendre leur part du vacarme urbain ; le respect qu’ils avaient pour le lieu ne provenait d’aucune consigne mais se manifestait spontanément. Cette déférence naturelle à l’égard du bâtiment est la récompense d’un projet conçu pour et avec les usagers, afin de répondre à leurs attentes, mais par une figure inattendue.
Les bâtiments ne sont pas toujours les trophées des princes, des magnats ou des élus. Tandis que la démonstration de puissance, souvent coûteuse, motive les gestes architecturaux sur la scène mondialisée et que l’abondance des moyens matériels et constructifs tend à noyer l’imagination, ce petit projet de quartier conçu dans la plus stricte économie de moyens est entré dans l’histoire, sans faire de bruit. Car au-delà de son intérêt esthétique, il pose la question de ce que peut l’architecture, du rôle qu’elle peut avoir dans nos sociétés, de la contribution qu’elle peut apporter au lien social. Lorsqu’un bâtiment parvient à se protéger sans gardien, à imposer le silence et à modérer les gestes des hommes qui y pénètrent par la seule manière dont il « se tient », par la dignité de ses murs, il exerce alors un pouvoir singulier en ceci qu’il s’agit d’un pouvoir sans violence. Notre époque en a grandement besoin.


