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Maîtres d'ouvrages : Mairie d’Osaka
Maîtres d'oeuvres : Tadao Ando 
Surface SHON : 815,10 m2
Date de livraison : décembre 2019

Tadao Ando vient de livrer dans le centre d’Osaka un petit bâtiment sans prétention qui interroge cependant ce que peut exactement l’architecture quand elle convoque tous les éléments de son vocabulaire plastique.

 

L’île de Nakanoshima au centre d’Osaka s’étire entre les deux bras de la rivière Yodo qui relie le port au centre historique la cité, tandis qu’au nord s’étend le quartier d’Umeda, ses gares et ses gratte-ciel, bordé par la ligne sinueuse d’une voie express qui serpente au-dessus de l’eau. 

Cette bande de terre très fine de 3 kilomètres de long déroule d’ouest en est en trois séquences : de hautes tours de bureau, l’hôtel de ville entouré d’équipements culturels et un parc contenant une roseraie, très apprécié en toute saison.

C’est aussi un lieu sentimentalement important pour Tadao Ando, le cœur de sa ville natale et de sa zone d’intervention de prédilection. Il s’est souvent penché sur cette île filiforme. Notamment au début et à la fin des années 1980 sur l’hôtel de ville, un édifice classique d’influence occidentale construit en 1921. D’abord pour l’insérer entre deux « strates spatiales » composées de trames orthogonales en béton, ensuite en imaginant de le découper chirurgicalement sans en modifier l’aspect extérieur afin d’y inséminer un énorme œuf autoporteur contenant un nouvel auditorium.

Et c’est à quelques pas de là, sur l’axe central de l’île, qu’il a fini par ériger un édifice beaucoup plus modeste. Mais ce petit bâtiment, comme un boxeur interpellant ses adversaires, n’hésite pas à défier les colossales puissances endormies à proximité du site.

Il se dresse à la suite du grand mur de briques rouges du musée des céramiques orientales et se tord, comme animé par une mystérieuse force intérieure. Refusant de se soumettre à l’alignement, il présente une façade convexe pour mieux s’affirmer et marquer son territoire dans cette mégapole tentaculaire traversée de canaux, de voies ferrées, d’autoroutes et ponctuée de constructions cyclopéennes. Une intention encore soulignée par les rares fenêtres qui le scarifient de fentes horizontales.

 

RIZHOME

Un escalier vient immédiatement vous chercher pour vous inviter à traverser le portique à l’avant de l’édifice et vous mener sur un parvis flottant en porte-à-faux d’où vous pourrez admirer le skyline d’Umeda. De ce côté, la façade est concave et forme une cavité protectrice, scandée comme une portée par trois lignes de fines ouvertures verticales disposées en quinconce. Un havre de paix le long de l’espace public planté qui longe la rivière.

Les hautes colonnes carrées qui soutiennent le portique de l’entrée raient de leurs ombres nettes le sol en pierre. Vous entrez et, une fois passé l’accueil, vous êtes plongés dans une caverne de livres montant jusqu’à la dalle du toit comme pour la soutenir. Tandis que le sol se creuse et que vous ne comprenez pas comment un édifice d’apparence horizontale pouvait recéler une intériorité aussi verticale. De vastes emmarchements s’élèvent entre les parois courbes qui s’ouvrent en dessinant une trompe vers le parvis, ils alimentent d’autres escaliers plus étroits, des coursives, des passerelles qui desservent les rayonnages. Se déploie ainsi dans toutes les directions un univers rhizomique invitant les enfants à s’égayer librement à la recherche de l’ouvrage qu’ils choisiront directement et iront feuilleter soit dans la salle de lecture, soit assis sur une marche ou cachés dans un interstice entre deux rayonnages.

Mais descendons tout en bas, où d’autres surprises nous attendent. Deux salles circulaires, l’une remplie de livres et complètement enfouie sous les masses végétales qui montent à l’est à l’assaut du bâtiment, l’autre vertigineusement vide et profonde, comme un puits d’où tombe une lumière spectrale. Cette dernière correspond à la tour ronde qui, semblable à une cage d’escalier, cantonne à l’est la composition.

 

ESPACE ÉDUCATIF

Comme nous le confie l’architecte dans l’entretien qu’il nous a accordé, ce petit bâtiment a été conçu pour réconcilier avec la lecture des enfants japonais constamment sollicités par des claviers, des consoles et des écrans. Un projet humaniste auquel l’architecte tenait particulièrement puisqu’il en a financé lui-même la construction sur un terrain appartenant à la municipalité tout en lançant un appel de fonds pour l’acquisition des ouvrages nécessaires à son fonctionnement. Ainsi ce dispositif spatial cherche-t-il à émouvoir et à éduquer ses jeunes utilisateurs comme s’il pouvait les amener à des activités d’une autre nature que celles qui leur sont imposées par les manettes de leurs jeux d’arcades.

Rappelant les églises de Borromini, chacun des éléments architecturaux utilisés semble avoir été longuement prémédité pour composer un parcours pédagogique : les colonnes qui se dressent témérairement vers le ciel, les murs protecteurs qui se cintrent pour déterminer un espace matriciel, le grand escalier qui s’offre à toutes formes d’appropriation, les fenêtres qui comme des meurtrières mettent le monde à distance, et les espaces archaïques et régressifs qui se creusent dans le sol pour assurer une protection maximale. Des éléments qui affirment des émotions liées au plaisir – l’ouverture, l’attention, la bienveillance… – parfois à la frontière d’une certaine souffrance : le vertige, l’enfermement…

On se rappellera que les bibliothèques tiennent une place importante dans l’œuvre de Tadao Ando. Elles s’apparentent à des scénographies mettant savamment en scène des escaliers et d’impressionnants murs de livres. Des édifices qui n’hésitent pas à convoquer de nombreuses références occidentales allant de l’École d’Athènes de Raphaël aux intérieurs d’édifices publics d’Étienne-Louis Boullée, en passant par les prisons de Piranèse. Ainsi le musée du livre illustré pour enfants d’Iwaki (2004) travaillait déjà sur l’idée d’un labyrinthe où les enfants pouvaient partir à la recherche d’un ouvrage pour le consulter en s’isolant devant des baies regardant l’océan. Où les stupéfiantes falaises de livres du Shiba Ryotaro Memorial Museum (2001). Mais son agence elle-même peut être considérée comme une bibliothèque avec son haut mur tapissé de rayonnages accessibles par des coursives métalliques et dramatiquement éclairé par une lumière zénithale tombant en cascade depuis une verrière.

Avant de quitter la bibliothèque de Nakanoshima, touchons la sculpture lisse qui se met en scène sur le parvis. Elle représente une pomme gigantesque, une pièce que l’on retrouvera aussi plus loin, en bordure de la baie, sur l’une des terrasses du musée préfectoral d’art. Un objet qui revient d’une manière quasiment obsessionnelle dans les dernières œuvres. Comme si l’image de ce fruit gorgé de vie, dont la pulpe en expansion fait pression sur la peau pour la tendre au maximum et lui accorder sa brillance, permettait aux visiteurs de mieux comprendre le sens profond de cette architecture.

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