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Il y a quelques mois, dans un numéro thématique1, d’architectures s’était interrogé sur une certaine tendance de l’architecture française que, par défaut, nous avions qualifiée de « néorationaliste ». Nombreux ont été les architectes à nous faire part des réflexions que leur avaient inspirées les divers points de vue développés alors. L’architecte Dominique Lyon, dans un article intitulé « À propos d’un fort désir de clarté », avait tenter d’expliciter cette tendance et d’en pointer les ambiguïtés.

Distinguant aujourd’hui cinq principes définissant selon lui le rationalisme, il prolonge son analyse tout en l’élargissant au-delà de la situation française, s’interrogeant ensuite sur sa capacité à faire évoluer son appareil théorique. Plus qu’à un rationalisme, c’est un rationalisme critique qu’il appelle de ses vœux.

Emmanuel Caille

 

1. « Simple, c’est plus : une nouvelle tendance de l’architecture française », d’a n° 286 décembre 2021-février 2021.

Le risque de la dissolution

Le rôle de l’architecte est défié. Des agents économiques s’efforcent de limiter ses compétences, que les pouvoirs politiques cherchent à contrôler au moyen de normes, de règles, d’injonctions et de slogans, pour l’adapter à l’idée qu’ils se font des évolutions sociétales, de l’efficacité économique et des impératifs du développement durable.

De cet affaiblissement, les architectes ne sont-ils pas en partie responsables ? On peut reprocher à l’architecture son manque d’unité et de doctrine. Elle est une chose publique et pourtant elle est si diverse, si difficile à saisir dans les raisons qu’elle se donne. Elle est critiquable aussi quand tant de médiocrités décrédibilisent la profession. Elle s’affaiblit, enfin, quand le milieu architectural manque d’autorité intellectuelle dans les débats qui le concernent.

Pour résister à la dissolution de leurs compétences, certains architectes savent préserver leur intelligence et faire valoir leur métier. Parmi ceux-ci, il en est qui travaillent à définir la part irréductible de l’architecture afin de la rendre indifférente aux exigences contradictoires évoquées précédemment. Seules les questions passant pour purement architecturales déterminent leurs projets. La rigueur qu’ils y mettent leur permet de mettre à distance bien des contraintes extérieures et de retrouver de l’autonomie.

Ces architectes privilégient la retenue dans l’écriture architecturale et se méfient des expressions singulières. Ils recourent à des raisons qu’ils estiment fondées sur des bases communes, voire sur des archétypes, et utilisent un vocabulaire qui évoque la règle plutôt que l’exception, la répétition plutôt que la singularité. Ils comptent ainsi restaurer l’autorité de la discipline. Leur souci de pureté les conduit à porter un regard critique sur la production architecturale actuelle.

En témoignent les nombreux bâtiments récents qui adoptent une forme simple, univoque, et qui sont construits suivant des trames régulières et répétitives, en béton ou en bois.

Reprenant des catégories utilisées depuis longtemps, on qualifie cette tendance de « rationalisme architectural », de « nouvelle objectivité » ou de « nouveau réalisme ». Le rationalisme fournit en effet un cadre théorique solide à cette tendance. Cette théorie a une longue histoire et la question se pose de son actualisation ou de son « dépassement » (cf. dans d’a n° 286 le débat entre Roberto Gargiani et Éric Lapierre).

Il convient alors de s’interroger sur la capacité du rationalisme, tel qu’il se présente aujourd’hui, de faire évoluer son appareil théorique. Avant d’établir un jugement critique sur cette question, je commencerai par exposer sommairement cinq principes qui me semblent définir le rationalisme d’aujourd’hui.

 

Un système de justification

Le rationalisme offre à l’architecte un vocabulaire efficace et hiérarchisé qu’il peut manipuler sans craindre de beaucoup se tromper dans ses décisions architecturales. Il avance que la raison d’être du bâtiment relève de la nécessité constructive, dont il attend qu’elle donne une idée d’objectivité et de clarté.

Clarifier l’assemblage des parties du bâtiment, révéler sa logique interne pour en faire un modèle fondé sur la raison constituerait une exigence et caractériserait son champ disciplinaire. Une telle architecture gagnant en impartialité, sa conception se trouve allégée de la question du sens. Elle n’éprouve pas le besoin de recourir à l’expression des fonctions programmatiques. Le « dialogue » avec le contexte lui paraît une faiblesse. Elle néglige les références issues d’autres champs – tels ceux de la sociologie, de l’art, des sciences – et elle se soucie peu de « l’esprit de l’époque ». Elle revendique son caractère abstrait et préfère ne pas aborder la question de l’ornement, ne voulant dépendre ni du goût, ni de signes rajoutés. Elle établit ainsi son indépendance.

En se référant à une telle ossature intellectuelle, l’architecte estime gagner en crédibilité, car ses arguments, peu contestables, peu exposés à l’interprétation, présenteraient un caractère commun.

Le rationalisme ambitionne d’établir une normalité. Une sorte d’intelligence collective qui dépasse le souci de l’expression individuelle pour offrir à la collectivité, aux villes, une architecture dotée de caractères généraux dans lesquels chacun pourra se reconnaître, en bien. C’est une architecture édifiante.

 

L’indifférence au travail de la forme

L’architecte rationaliste estime que la trop grande diversité des expressions architecturales relativise son autorité intellectuelle et il considère que le renouvellement des formes est un sous-produit de l’univers de la consommation, lequel use vite ses modèles pour mieux les remplacer au sein d’une économie épuisante qui relève du simulacre.

Les formes rationnelles, ne valorisant pas le renouvellement, refusent tout ce qui risquerait de passer pour transitoire et assument leur part de répétitivité. Par souci de lisibilité et pour constituer des modèles reproductibles, les architectures rationnelles recourent à des géométries simples, indifférentes et relativement constantes. Elles passent pour objectives, et marquent de la méfiance, de la fatigue même, pour les formes singulières résultant de l’expression de la subjectivité.

 

La recherche de raisons communes, le rapport au général

Si l’architecture rationnelle est lisible, si elle est multipliée, alors elle forme un environnement qui peut prétendre à la cohérence et qui donne la mesure d’une manière commune de faire, d’un goût commun. Une habitude s’établit ainsi, qui procure une impression de simplicité sinon d’harmonie, et génère une certaine satisfaction pour l’esprit.

La neutralité de l’expression architecturale correspondrait alors à une idée générale. Condition nécessaire à l’établissement d’un espace démocratique, d’un lieu d’expression partagée, ou aucune institution, aucun génie tyrannique n’imprimerait sa marque et ne chercherait à subjuguer. Quant aux attributs du pouvoir démocratique, dont on attend qu’ils se manifestent dans les bâtiments abritant ses institutions, ils se distingueraient en faisant subir à ce vocabulaire raisonnable, compris et intériorisé par tous, une emphase mesurée. À ce titre l’architecture rationnelle pourrait revendiquer le statut d’art social, à condition de considérer le social comme une entité aspirant à la sagesse et à l’homogénéité.

 

La rigueur

La retenue dans l’expression, le recours à la raison constructive, donnent l’idée de la rigueur. Si elle ne veut pas être perçue comme une punition, la rigueur doit posséder une valeur exemplaire. Sa valeur, la rigueur la tire de la notion de vérité. Le rationalisme ne tricherait pas. Pour preuve : il est objectif, économe dans ses moyens, ses arguments sont incontestables et ses formes sont convenables.

Pour être exemplaire, la rigueur se réfère à une éthique, à une méthode permettant le dépassement de soi, à un idéal d’action qui ne se livre pas à la subjectivité, aux caprices de la sensibilité. Il s’agit là d’une forme d’ascétisme qui reste méfiant vis-à-vis de l’expression plastique, de la forme singulière, considérée comme une promotion de soi, comme une recherche indue et coupable car insensible à une autorité mieux fondée, qui oblige l’individu et tempère ses passions. La rigueur est une des conditions d’existence du rationalisme et ce qui s’en détourne paraît comme une faiblesse, une affectation coupable. Les architectes rationalistes ne pèchent pas par excès.

 

La liberté du plan

C’est le pendant de la rigueur : avec le plan libre on gagnerait en liberté. L’architecte rationnel s’exprime en articulant les procédés constructifs. Pour enrichir son vocabulaire, il préfère recourir à la trame structurelle qui permet de révéler les articulations du bâtiment, plutôt que d’utiliser le mur porteur qui les empâte. La trame présente aussi l’avantage de l’objectivité, elle montre la poutre posée incontestablement sur le poteau et elle tire ses effets de sa répétitivité, laquelle assoit sa légitimité par le nombre. Quant au mur, il faut le percer et c’est une tentation à la composition artiste, à l’expression plastique, à la citation, au signe.

Moins pesante que le mur, la trame libère le plan pour que les activités s’établissent librement au sein d’une structure dont le potentiel n’est pas diminué par trop de manipulations formelles. En revanche, les usages ne sauraient influer sur la forme architecturale. Les fonctions ou le programme ne déterminent pas la présence du bâtiment, qui est déduite des impératifs propres à l’acte de construire. Le rôle de l’architecte s’en trouve conforté : il se concentre sur l’essentiel, il établit ce qui perdure, tout en permettant aux mouvements de la vie de s’établir sans pour autant altérer son projet.

Tels qu’ils viennent d’être sommairement exposés, ces cinq principes, s’ils étaient pris au pied de la lettre, conduiraient à la sécheresse de l’expression et à l’ennui. Il faut donc les dépasser, leur adjoindre autre chose.

À ce titre, l’exemple donné par le rationalisme français est inspirant quand il a su cultiver des valeurs humanistes. Au cours de son histoire, il a su mêler raison et sensations, intelligibilité et expérience sensible, retenue et ornement, rigueur et séduction. Plutôt que d’imposer l’ascétisme, il a souvent donné l’idée du confort mérité, d’un luxe mesuré, d’un goût pour la vie. Et s’il a été constructivement inventif et s’il a su préserver la main de l’artisan. Je pense ici à Labrouste, à Perret, à Pouillon, à Beaudoin et Lods, à Prouvé, à Dubuisson, ou au premier Piano.

Mais des problèmes nouveaux sont apparus, avec lesquels la pratique rationaliste doit aujourd’hui se colleter.