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DÉSIRÉ COLOMBE
L’opération conjugue un programme public – la création d’un pôle associatif en lieu et place de l’ancienne Bourse du travail et de l’Institut Livet qui lui était attenant, celle d’un centre de la petite enfance et d’un jardin – avec un programme privé de logements en accession. L’organisation antérieure des bâtiments autour de cours intérieures a été reconduite. La réhabilitation a permis de dégager quelques grands volumes abritant salle de danse ou de musique et, sous la rotonde d’angle, une salle de réunion. Un des enjeux de l’opération était la reconstruction des salons Mauduit, salle de fête inscrite dans la mémoire de plusieurs générations de Nantais. Son déplacement sous une des cours a libéré la place pour les bâtiments neufs. Ces derniers reprennent l’épaisseur de ceux abritant l’ancienne Bourse du travail. Inhabituelle, elle a conduit à proposer des logements traversants T3 prolongés par des loggias sur chacune de leurs faces. C’est que, situés comme ils sont au plus près du centre-ville, ils s’adressent davantage à une clientèle aisée et plutôt âgée, n’ayant plus besoin de très grandes surfaces. Pour éviter l’effet d’escalier provoqué par la forte déclivité du terrain, les bâtiments neufs sont découpés par des brèches : occasions de proposer de grandes terrasses profitant à quelques appartements d’exception.

NANT’ÎLE
Cette opération est composée d’un important programme de logements en accession – sociale pour une partie d’entre eux –, de surfaces commerciales et de bureaux banalisés. Située dans l’île de Nantes, elle est dans le prolongement des jardins des Fonderies – du nom de l’ancienne usine sur les vestiges de laquelle ils se trouvent. Elle s’organise autour d’une rue intérieure qui y mène depuis le boulevard traversant l’île sur lequel elle s’affiche. Cette rue est encadrée par le socle des surfaces commerciales, dont l’épaisseur est supérieure à celle des logements. Elle est scandée par des ruelles perpendiculaires, entre les avenues que longent les bâtiments : toutes prescriptions édictées par le règlement urbain de l’île.
L’écriture des logements est très sculpturale : le béton couleur tuffeau – ce calcaire qui caractérise constructions et paysages de Loire –, se retourne dans les loggias qui profitent aux logements et les mettent à distance des façades. L’épaisseur donnée aux murs et aux planchers, la belle matière de ce béton soyeux très bien mis en œuvre par une entreprise locale (l’entreprise Legendre, pour la citer) donnent corps et sensualité à ces façades, presque abstraites.
Par contraste, l’immeuble en tête du boulevard est pour sa part habillé de façades-rideaux en aluminium, qui lui donnent l’allure d’une petite tour. Très soigneusement dessiné et proportionné, il superpose une grande surface, les plateaux de bureaux et, aux deux derniers étages, des logements installés là pour profiter des vues exceptionnelles sur la ville et le fleuve. Ceux-ci sont en retrait des façades extérieures, ici aussi pour préserver leur intimité et éviter la trivialité d’un affichage domestique.

REFLETS DE LOIRE
Cette autre opération privée est composée de logements en accession sociale et d’une surface d’activité à rez-de-chaussée. Elle se trouve en périphérie du centre, face au pont Willy-Brandt et au stade Marcel-Saupin, au milieu de divers édifices de diverses époques et de diverses qualités.
La composition vise à concilier les échelles discordantes de cet environnement quelque peu éclaté et chaotique tout en répondant aux divers points de vue par lesquels elle est abordée. Elle est si réussie qu’elle apparaît centrale, au foyer d’un ensemble hétéroclite qu’elle semble organiser. Habile retournement que poursuivent la géométrie, l’écriture et la plastique architecturales. Car l’architecture conjugue elle-même différentes échelles, et joue des épaisseurs, des percements, des loggias, ainsi que des surfaces murales et des effets graphiques de leurs revêtements.

Au cœur de la métropole nantaise, trois ensembles distincts et livrés simultanément par les mêmes concepteurs témoignent d’une façon de faire la ville dans laquelle la volonté publique se concilie les acteurs privés. Où il se vérifie que l’exercice urbain est un exercice éminemment politique.

En 2012 était livré sur l’île de Nantes un immeuble de bureaux (repère 0 sur la vue ci-dessus) réalisé pour le compte d’un maître d’ouvrage privé. Il fut alors remarqué pour ses qualités géométriques et minérales, qui tranchaient avec les réalisations de ces années-là en ces lieux-là. Ce qui explique que les concepteurs furent appelés, un peu plus tard, pour les trois opérations présentées dans les pages qui suivent. Elles donnent l’occasion de souligner à quel point les qualités d’une intervention architecturale dépendent de celles des conditions qui la rendent possible.
Ainsi la première opération, intitulée « Désiré Colombe », est-elle particulièrement exemplaire. Elle voit en effet agir de concert deux maîtres d’ouvrage, l’un privé (ADI), l’autre public (Nantes Métropole Aménagement), autour d’un exercice délicat puisqu’il s’agissait d’intervenir sur un lieu emblématique à double titre. Il abritait en effet un ensemble patrimonial et social, au cœur de la ville et cher aux cœurs de ses habitants. L’aménageur a organisé un concours d’architecture sur l’ensemble. Une fois les architectes retenus, un nouveau concours, dans le jury duquel ceux-ci se trouvaient, avait pour but de retenir un promoteur pour les logements prévus. C’est dire l’extrême singularité de la procédure, qui a conduit à un montage financier et opérationnel dans lesquels les maîtres d’ouvrage sont solidairement impliqués, autour d’une ambition architecturale commune les conduisant à parfois déplacer et dépasser leurs exigences.
La deuxième opération, « Nant-île », si elle est moins originale dans son montage, relève de la même logique, dans laquelle la puissance publique est fortement engagée (ici la Samoa, aménageur de l’île) et s’appuie sur une maîtrise d’œuvre urbaine dessinant un cahier des charges qui traduit ses ambitions (aujourd’hui l’équipe conduite par la paysagiste Jacqueline Osty et l’architecte et urbaniste Claire Schorter, qui succède depuis 2017 à celle composée d’Anne Mie Depuydt et de Marcel Smets). Xavier Leibar souligne à quel point, pour chacune de ces deux opérations, l’implication de ces acteurs, la constance de leur suivi, l’équilibre des rapports entre intervenants – maîtrises d’ouvrage publique et privée, maîtrise d’œuvre urbaine et architecturale – garantit la qualité du résultat. Pourvu que la mission confiée à l’architecte soit complète, de la conception à la réalisation. C’est le cas de « Reflets de Loire », réalisation dans laquelle on retrouve Nantes Métropole Aménagement. Il s’y vérifie les mêmes conditions, même si le budget de cette opération d’accession sociale n’est pas aussi important que celui des deux autres.
Dans le fond, ces opérations urbaines soulèvent la question politique du libéralisme : jusqu’à quel point laisser faire les lois du marché et les intérêts privés ? Jusqu’à quel point et comment la puissance publique peut-elle agir pour faire prévaloir le bien commun ? Et comment les concepteurs se placent-ils devant ces questions ? À quelles contraintes acceptent-ils de se soumettre ? Sont-ils à leur tour acteurs ? À chacun d’en juger.
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