Copyright : ©Georges FESSY

Maîtres d'ouvrage : Commune de Lamure-sur-Azergues
Maîtres d'oeuvre : Elisabeth Polzella (mandataire, OPC), Atelier Nao (architecte associé, structure bois)
Surface : 252 m²
Coût : 190 000 euros HT
Date de livraison : novembre 2017 

Le printemps reprend ses droits en cette fin de matin d’avril. Au pied de l’hôtel de ville, un bar-tabac a remplacé la perception récemment fermée. Les tables y sont de sortie sous la pergola toute neuve, et avec elles les flâneurs, chalands et autres cyclistes honorant la traditionnelle pause pastis, malgré la suprématie de la « performance » que suggèrent leurs dispensables tenues aérodynamiques. Un maire tout sourire à la moustache joviale et une jeune architecte conquérante traversent d’un pas affairé ce lieu de sociabilité d’un village dont le site Internet vante « la douceur de vivre ».


Dans ce décor qui n’est pas sans rappeler le Champignac de Spirou, chacun, malgré ses occupations impérieuses, lève la tête et laisse ses yeux divaguer : il faut dire qu’en dépit de ses aimables atours, la pergola qui abrite notre petit instantané ethnologique n’a rien de banal, pas davantage que la halle qui la prolonge. Il est rare qu’une architecture récente d’échelle modeste, de budget raisonnable – 190 000 euros, le coût moyen d’un rond-point –, construite sans polémique ni fanfaronnade attise à ce point la curiosité, sinon l’admiration… et les « like » : en témoigne le « Coup de cœur du public » du Prix régional de la construction bois reçu l’an passé. Mais fi de potins, même en ce jour de marché, et revenons, avec la précision qui sied à un travail critique, au spectacle offert ce samedi en ce cœur du Beaujolais vert. Concrètement, les yeux et les têtes des badauds suivent un de ces mouvements que l’on prétend, bien à tort, inaccessibles au cochon, qui possède pourtant comme Épicure et tous les autres mammifères, girafes comprises, sept vertèbres cervicales. De la même manière que notre cousin porcin, symbole malgré lui d’un matérialisme caricaturé, n’est pas condamné à tutoyer perpétuellement la terre mère et parvient à en extraire son groin, ce matin, chacun, dont l’auteur de ses lignes, fait onduler avec plus ou moins d’élégance son balancier cervico-céphalique suivant des mouvements du sol vers le ciel et inversement, par lesquels en même temps qu’observer, il semble opiner. On en a la preuve sous les pieds et devant les yeux : air et terre, lumière et matière, pensée et fabrique sont capables de s’unir en un harmonieux contrepoint. Comme l’avait résumé Auguste Perret, célèbre entrepreneur et amateur d’aphorismes, tel est le but ultime de l’art architectural : « faire chanter le point d’appui ».

Au sol, donc : des pavés en béton, assez vilains, que le projet a conservés. Quoi de plus logique, ils étaient là, on les a juste découpés aux emplacements où la construction devait s’appuyer. Les choses laides ont droit au bonheur. Ces pavés ingrats s’animent désormais d’un scintillement proche de la chorégraphie lumineuse qu’admirent les promeneurs dans les sous-bois voisins. En l’occurrence, nous dit l’architecte, l’image d’une canopée de douglas a envahi son esprit dès le début du concours : ce pin représente l’emblème de ce territoire de sylviculture, à l’instar du raisin sur les pentes ensoleillées des coteaux voisins. Heureusement, cette inspiration n’a pas abouti à l’une de ces pénibles arborescences, qui trahissent lecture paresseuse de l’abbé Laugier, maîtrise incertaine des algorithmes de conception 3D, marges du dimensionnement conventionnel des structures et « greenwashing » du moment, ramassés en ouvrages où la colle et le métal le disputent à la sciure, et dont le produit s’apparente davantage aux arbres d’un jeu de Playmobil qu’à la féérie d’un tableau forestier de Corot ou aux papillonnements de silves et autres nymphes. Dans le cas qui nous occupe, le douglas est bien là (45m3 de bois, sciés aux environs, travaillés non sans une certaine préciosité avec le concours de Jacques Anglade) ainsi que les éclats pointillistes de lumière qui avaient été promis. L’entrelacement des fins éléments de charpente est si dense qu’il figure une sorte de voûte d’air et de bois au symbolisme sans doute bienvenu, mais que l’on pourra juger quelque peu redondant avec celui du toit. Car mieux encore que la charpente en bois – réponse obligée au programme du concours –, c’est bien l’audacieuse couverture elle-même qui s’évertue à dompter le soleil et le vent, et à distribuer le jour en traits à la fois vifs et subtils, un peu à la manière des martiales « mitraillettes à lumière » expérimentées non loin d’ici par Le Corbusier. Les longs pans de toiture et les pignons de la halle sont en effet enveloppés de tuiles plates et de ventelles, tout de pierre, dont les recouvrements et les claires-voies savamment agencés ménagent d’incisifs rais de lumière. Ces éléments font écran au vent du nord, mais pas aux rayons hivernaux, et laissent s’échapper l’air chaud stratifié tout en barrant et en reflétant les rayons incidents du soleil brûlant de l’été. Assumés hors de tout DTU, ils ont été l’objet d’une méticuleuse définition dimensionnelle, validée in fine par un essai de charge en laboratoire. L’ode à la pierre se mue en manifeste avec la couverture de la modeste pergola qui, telle une allée celte, consiste en dalles de 3,50m de long par 65cm de large et 4 à 6cm d’épaisseur – aux justes limites du raisonnable!

Une gargouille à l’axe de l’Azergues

Avec une même « radicale » simplicité – au sens « racinaire » –, la couverture et sa charpente reposent sur des piliers monolithes. Très fins au droit de la pergola (30 x 30 x 350 cm) où ils reprennent le rythme des trumeaux de la mairie, ils se font imposants et rares sous la halle où ils sont contreventés transversalement par deux bancs surhaussés en pierre. Élevés de 3,60 m, assis sur une base de plus de 100 x 30 cm, ils y adoptent tout naturellement un profil trapézoïdal. Appuyées sur ces piliers formant culées, les fermes enjambent l’Azergues d’une traite, dans le plus grand sens de la halle, qui constitue ainsi, au propre et au figuré, un pont réunissant les deux rives du bourg. La dalle célibataire en béton, battue par le vent, jetée 30 ans auparavant au-dessus de la rivière par les ingénieurs des ponts et chaussées, sur laquelle les piles de pierre reposent sans autre fondation, est devenue l’infrastructure et le sol du nouveau cœur vivant de la commune. Les retrouvailles du village avec sa rivière matricielle sont célébrées par le parcours des eaux de pluie, qui, depuis le chéneau de la pergola et les deux bas de pente de la halle, convergent toutes en un seul point : une gargouille qui les recrache à l’axe de l’Azergues. S’il y a dans cette architecture une dimension « archaïque », comme le soutient son architecte, c’est bien celle de l’art de la pierre et du genius loci de l’antiquité grecque, cette « construction de la modernité » célébrée dans l’ouvrage éponyme par Alexander Tzonis, pour sa capacité à interpréter le monde selon une dynamique à vocation autant locale qu’universelle. Ici, l’architecture tend à répondre à l’appel déjà ancien d’un Robert Auzelle, qui espérait qu’après des siècles de pensée architecturale richement consacrés à l’utopie, au sortir d’un XXe siècle y ayant sacrifié jusqu’à son humanité – et notre planète –, il se trouverait des  professionnels pour en déconstruire les effets, non sur le mode de la réaction, et chaussées, sur laquelle les piles de pierre reposent sans autre fondation, est devenue l’infrastructure et le sol du nouveau cœur vivant de la commune. Les retrouvailles du village avec sa rivière matricielle sont célébrées par le parcours des eaux de pluie, qui, depuis le chéneau de la pergola et les deux bas de pente de la halle, convergent toutes en un seul point : une gargouille qui les recrache à l’axe de l’Azergues. S’il y a dans cette architecture une dimension « archaïque », comme le soutient son architecte, c’est bien celle de l’art de la pierre et du genius loci de l’antiquité grecque, cette « construction de la modernité » célébrée dans l’ouvrage éponyme par Alexander Tzonis, pour sa capacité à interpréter le monde selon une dynamique à vocation autant locale qu’universelle. Ici, l’architecture tend à répondre à l’appel déjà ancien d’un Robert Auzelle, qui espérait qu’après des siècles de pensée architecturale richement consacrés à l’utopie, au sortir d’un XXe siècle y ayant sacrifié jusqu’à son humanité – et notre planète –, il se trouverait des professionnels pour en déconstruire les effets, non sur le mode de la réaction, mais sur celui d’une certaine éthique de la matière, des milieux et des situations. D’une telle phénoménologie attentive relèvent les jours de carottage des piliers, ménagés pour simplifier leur levage, grâce auxquels on peut d’un seul coup d’œil constater leur monolithisme et profiter d’une trouée franche dans la masse et le vei - nage de la pierre de Villebois. Détail d’au - tant plus « juste » que ce calcaire marbrier extrait à la frontière de l’Ain et de l’Isère est particulièrement étrange, doué d’une forte présence et d’une sorte de corporéité. Il est parcouru d’accidents que le néophyte tiendra pour des défauts, supposition qui a beaucoup alimenté les discussions, au point qu’il a été décidé d’apposer un pan - neau sur le bâtiment : tout en rappelant que le monument aux morts communal est taillé dans cette pierre comme beaucoup d’autres constructions du Lyonnais, il y est précisé que les piliers ne comportent pas de fissures, mais « des stylolithes, principa - lement composés d’anhydrite de carbone formée lors de la stratification naturelle de la pierre. Elles ne la fragilisent pas ».

Possibilité d’une ruralité heureuse.

Utilisé pour les rassemblements, commémorations, marchés et autres foires au boudin, l’ensemble n’atteste pas simple - ment de la possibilité d’une ruralité heureuse dont, en ces temps d’occupation des ronds-points, d’aucuns pourraient soutenir qu’elle appartient au passé, mais aussi de ce que l’architecture peut représenter d’écologie humaine, d’enveloppe de vie, quand elle sait allier poésie, économie et qualité matérielle. Cette architecture « familière », toute d’évidence, de partage, de sens de la situation et de maîtrise de l’art de construire, aura pourtant paradoxalement épuisé un contrôleur technique, ayant réclamé un procédé « plus traditionnel » (sic!) que la pierre porteuse, avant d’être congédié par le Maire, qui aura ainsi largement mérité le prix « architecture » du trophée des Maires du Rhône
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