Maîtres d'ouvrage : Commune de Lamure-sur-Azergues
Maîtres d'oeuvre : Elisabeth Polzella (mandataire, OPC), Atelier Nao (architecte associé, structure bois)
Surface : 252 m²
Coût : 190 000 euros HT
Date de livraison : novembre 2017
Le printemps reprend
ses droits en cette fin de matin d’avril. Au pied de l’hôtel de ville, un
bar-tabac a remplacé la perception récemment fermée. Les tables y sont de
sortie sous la pergola toute neuve, et avec elles les flâneurs, chalands et
autres cyclistes honorant la traditionnelle pause pastis, malgré la suprématie
de la « performance » que suggèrent leurs dispensables tenues aérodynamiques.
Un maire tout sourire à la moustache joviale et une jeune architecte
conquérante traversent d’un pas affairé ce lieu de sociabilité d’un village
dont le site Internet vante « la douceur de vivre ».
Dans ce décor qui n’est pas sans rappeler le Champignac de
Spirou, chacun, malgré ses occupations impérieuses, lève la tête et laisse ses
yeux divaguer : il faut dire qu’en dépit de ses aimables atours, la pergola qui
abrite notre petit instantané ethnologique n’a rien de banal, pas davantage que
la halle qui la prolonge. Il est rare qu’une architecture récente d’échelle
modeste, de budget raisonnable – 190 000 euros, le coût moyen d’un rond-point
–, construite sans polémique ni fanfaronnade attise à ce point la curiosité,
sinon l’admiration… et les « like » : en témoigne le « Coup de cœur du public »
du Prix régional de la construction bois reçu l’an passé. Mais fi de potins,
même en ce jour de marché, et revenons, avec la précision qui sied à un travail
critique, au spectacle offert ce samedi en ce cœur du Beaujolais vert.
Concrètement, les yeux et les têtes des badauds suivent un de ces mouvements
que l’on prétend, bien à tort, inaccessibles au cochon, qui possède pourtant
comme Épicure et tous les autres mammifères, girafes comprises, sept vertèbres
cervicales. De la même manière que notre cousin porcin, symbole malgré lui d’un
matérialisme caricaturé, n’est pas condamné à tutoyer perpétuellement la terre
mère et parvient à en extraire son groin, ce matin, chacun, dont l’auteur de
ses lignes, fait onduler avec plus ou moins d’élégance son balancier
cervico-céphalique suivant des mouvements du sol vers le ciel et inversement,
par lesquels en même temps qu’observer, il semble opiner. On en a la preuve
sous les pieds et devant les yeux : air et terre, lumière et matière, pensée et
fabrique sont capables de s’unir en un harmonieux contrepoint. Comme l’avait
résumé Auguste Perret, célèbre entrepreneur et amateur d’aphorismes, tel est le
but ultime de l’art architectural : « faire chanter le point d’appui ».
Au sol, donc : des pavés en béton, assez vilains, que le
projet a conservés. Quoi de plus logique, ils étaient là, on les a juste
découpés aux emplacements où la construction devait s’appuyer. Les choses
laides ont droit au bonheur. Ces pavés ingrats s’animent désormais d’un
scintillement proche de la chorégraphie lumineuse qu’admirent les promeneurs
dans les sous-bois voisins. En l’occurrence, nous dit l’architecte, l’image
d’une canopée de douglas a envahi son esprit dès le début du concours : ce pin représente
l’emblème de ce territoire de sylviculture, à l’instar du raisin sur les pentes
ensoleillées des coteaux voisins. Heureusement, cette inspiration n’a pas
abouti à l’une de ces pénibles arborescences, qui trahissent lecture paresseuse
de l’abbé Laugier, maîtrise incertaine des algorithmes de conception 3D, marges
du dimensionnement conventionnel des structures et « greenwashing » du moment,
ramassés en ouvrages où la colle et le métal le disputent à la sciure, et dont
le produit s’apparente davantage aux arbres d’un jeu de Playmobil qu’à la
féérie d’un tableau forestier de Corot ou aux papillonnements de silves et
autres nymphes. Dans le cas qui nous occupe, le douglas est bien là (45m3 de
bois, sciés aux environs, travaillés non sans une certaine préciosité avec le
concours de Jacques Anglade) ainsi que les éclats pointillistes de lumière qui
avaient été promis. L’entrelacement des fins éléments de charpente est si dense
qu’il figure une sorte de voûte d’air et de bois au symbolisme sans doute bienvenu,
mais que l’on pourra juger quelque peu redondant avec celui du toit. Car mieux
encore que la charpente en bois – réponse obligée au programme du concours –,
c’est bien l’audacieuse couverture elle-même qui s’évertue à dompter le soleil
et le vent, et à distribuer le jour en traits à la fois vifs et subtils, un peu
à la manière des martiales « mitraillettes à lumière » expérimentées non loin
d’ici par Le Corbusier. Les longs pans de toiture et les pignons de la halle
sont en effet enveloppés de tuiles plates et de ventelles, tout de pierre, dont
les recouvrements et les claires-voies savamment agencés ménagent d’incisifs
rais de lumière. Ces éléments font écran au vent du nord, mais pas aux rayons
hivernaux, et laissent s’échapper l’air chaud stratifié tout en barrant et en
reflétant les rayons incidents du soleil brûlant de l’été. Assumés hors de tout
DTU, ils ont été l’objet d’une méticuleuse définition dimensionnelle, validée
in fine par un essai de charge en laboratoire. L’ode à la pierre se mue en manifeste
avec la couverture de la modeste pergola qui, telle une allée celte, consiste
en dalles de 3,50m de long par 65cm de large et 4 à 6cm d’épaisseur – aux
justes limites du raisonnable!
Une gargouille à
l’axe de l’Azergues
Avec une même « radicale » simplicité – au sens « racinaire
» –, la couverture et sa charpente reposent sur des piliers monolithes. Très
fins au droit de la pergola (30 x 30 x 350 cm) où ils reprennent le rythme des
trumeaux de la mairie, ils se font imposants et rares sous la halle où ils sont
contreventés transversalement par deux bancs surhaussés en pierre. Élevés de
3,60 m, assis sur une base de plus de 100 x 30 cm, ils y adoptent tout
naturellement un profil trapézoïdal. Appuyées sur ces piliers formant culées,
les fermes enjambent l’Azergues d’une traite, dans le plus grand sens de la
halle, qui constitue ainsi, au propre et au figuré, un pont réunissant les deux
rives du bourg. La dalle célibataire en béton, battue par le vent, jetée 30 ans
auparavant au-dessus de la rivière par les ingénieurs des ponts et chaussées,
sur laquelle les piles de pierre reposent sans autre fondation, est devenue
l’infrastructure et le sol du nouveau cœur vivant de la commune. Les
retrouvailles du village avec sa rivière matricielle sont célébrées par le
parcours des eaux de pluie, qui, depuis le chéneau de la pergola et les deux
bas de pente de la halle, convergent toutes en un seul point : une gargouille
qui les recrache à l’axe de l’Azergues. S’il y a dans cette architecture une
dimension « archaïque », comme le soutient son architecte, c’est bien celle de
l’art de la pierre et du genius loci de l’antiquité grecque, cette «
construction de la modernité » célébrée dans l’ouvrage éponyme par Alexander
Tzonis, pour sa capacité à interpréter le monde selon une dynamique à vocation
autant locale qu’universelle. Ici, l’architecture tend à répondre à l’appel
déjà ancien d’un Robert Auzelle, qui espérait qu’après des siècles de pensée
architecturale richement consacrés à l’utopie, au sortir d’un XXe siècle y ayant
sacrifié jusqu’à son humanité – et notre planète –, il se trouverait des professionnels pour en déconstruire les
effets, non sur le mode de la réaction, et chaussées, sur laquelle les piles de
pierre reposent sans autre fondation, est devenue l’infrastructure et le sol du
nouveau cœur vivant de la commune. Les retrouvailles du village avec sa rivière
matricielle sont célébrées par le parcours des eaux de pluie, qui, depuis le
chéneau de la pergola et les deux bas de pente de la halle, convergent toutes
en un seul point : une gargouille qui les recrache à l’axe de l’Azergues. S’il
y a dans cette architecture une dimension « archaïque », comme le soutient son
architecte, c’est bien celle de l’art de la pierre et du genius loci de
l’antiquité grecque, cette « construction de la modernité » célébrée dans
l’ouvrage éponyme par Alexander Tzonis, pour sa capacité à interpréter le monde
selon une dynamique à vocation autant locale qu’universelle. Ici,
l’architecture tend à répondre à l’appel déjà ancien d’un Robert Auzelle, qui
espérait qu’après des siècles de pensée architecturale richement consacrés à
l’utopie, au sortir d’un XXe siècle y ayant sacrifié jusqu’à son humanité – et
notre planète –, il se trouverait des professionnels pour en déconstruire les
effets, non sur le mode de la réaction, mais sur celui d’une certaine éthique
de la matière, des milieux et des situations. D’une telle phénoménologie
attentive relèvent les jours de carottage des piliers, ménagés pour simplifier
leur levage, grâce auxquels on peut d’un seul coup d’œil constater leur
monolithisme et profiter d’une trouée franche dans la masse et le vei - nage de
la pierre de Villebois. Détail d’au - tant plus « juste » que ce calcaire
marbrier extrait à la frontière de l’Ain et de l’Isère est particulièrement
étrange, doué d’une forte présence et d’une sorte de corporéité. Il est
parcouru d’accidents que le néophyte tiendra pour des défauts, supposition qui
a beaucoup alimenté les discussions, au point qu’il a été décidé d’apposer un
pan - neau sur le bâtiment : tout en rappelant que le monument aux morts
communal est taillé dans cette pierre comme beaucoup d’autres constructions du
Lyonnais, il y est précisé que les piliers ne comportent pas de fissures, mais
« des stylolithes, principa - lement composés d’anhydrite de carbone formée
lors de la stratification naturelle de la pierre. Elles ne la fragilisent pas
».
Possibilité d’une
ruralité heureuse.





