Copyright : ©Eugéni PONS

Maître d'ouvrage :  communauté de communes FreymingMerlebach

Maître d'oeuvre :   Dominique Coulon & Associés 

Entreprises :  BET : Batiserf Ingénierie, structures ; Solares Bauen, fluides + HQE ; E3 économie, économie de la construction ; Euro Sound Project, acoustique ; Changement à vue, scénographie 

Surface SHON : 2 850 m2 

Cout : 7,7 millions d’euros HT 

Date de livraison : avril 2017

En arrivant à Freyming-Merlebach, ancienne ville minière dévastée par la mondialisation, le visiteur reste stupéfié par l’acropole blanche qui se dresse subitement devant lui.


Si certaines villes de Moselle aux balcons fleuris savent afficher leur bien-être, le paysage de Freyming-Merlebach reste stigmatisé par l’arrêt brutal de l’industrie minière. Au cœur du pays du charbon, la ville poursuit sa lente décroissance depuis que ses mines de houille ont été fermées dans les années 1980 alors qu’elles avaient le plus haut rendement d’Europe, une décadence qui sera sans doute endiguée par la politique de réindustrialisation peu à peu mise en place. Ironie de l’histoire, le réseau des galeries abandonnées – creusées anarchiquement en fonction des filons sous les zones construites – provoque maintenant des affaissements, brisant les chaussées et fissurant les murs des maisons. La ville possédait depuis longtemps un théâtre réputé dans les environs mais très dégradé à cause des mouvements du sol. Le maire, président de la communauté de communes, a su convaincre ses homologues de reconstruire cet équipement intercommunal dans sa ville, à proximité de la nouvelle mairie, sur un site sain, à l’abri de tout effondrement. Un concours est lancé en 2011, avec notamment Rudy Ricciotti qui proposait une composition de terrils pyramidaux au centre d’une forêt. Le projet plus classique de Dominique Coulon a été retenu. Une savante composition de blocs blancs qui sait clairement se positionner et inséminer un peu d’urbanité au cœur de ce réseau de communes développé en fonction des gisements et en suivant les talwegs d’une vaste région boisée. Sa haute silhouette se dresse maintenant sur l’ancienne place du marché et parvient à donner l’illusion d’une polarité dans cette zone où, à l’inverse du dieu pascalien, le centre est nulle part et la périphérie partout…

 

Promenade architecturale

Dominique Coulon était sans doute l’homme de la situation ; il a construit de nombreux équipements dans des villes moyennes françaises, notamment des théâtres. Il utilise une géométrie complexe, souvent anguleuse, qu’il parvient à animer en lui accordant une organicité. Peut-être même ce souffle qui traverse avec une certaine indifférence l’histoire de l’architecture, en passant par les temples archaïques aux colonnes renflées comme des verges, les infinis plissements vaginaux des drapés baroques comme les flux pétrifiés de Zaha Hadid. On sent ici la gestion intelligente d’un savoir accumulé depuis des années et des années, notamment au théâtre de Montreuil qui cherchait à sortir de son contexte composé de masses inertes affirmant de manière bovine la loi inexorable de la gravitation terrestre. À Montreuil, la salle et sa haute cage de scène étaient considérées comme un moteur emmailloté dans des bandes servantes : salle de répétition, foyer, restaurant… Des voiles de béton blanc qui montaient en hélice autour de ce noyau pour donner un sentiment de torsion, de résistance à l’entropie, et l’impression d’emporter les espaces publics alentour dans un même mouvement en spirale. Même propos ici, mais la construction s’est rationalisée. La salle est plus compacte, un niveau de balcon vient se superposer à l’orchestre pour permettre une plus grande proximité des spectateurs avec les acteurs. Diverses nuances de rouge colorent les sièges et les panneaux acoustiques afin de clairement différencier le lieu de l’illusion théâtrale, le cœur statique du bâtiment. Autour de ce noyau, pas de programme annexe, si ce n’est la billetterie, les vestiaires et un bar au rezde-chaussée. L’architecte de Strasbourg a su s’octroyer la liberté de déployer un véritable cheminement initiatique dans les trois dimensions de l’espace. Une promenade architecturale au-dessus de l’entrée du théâtre qui reste peut-être un peu trop exclusivement réservée aux spectateurs du balcon. Mais un espace qui permet au public de se voir, de se rencontrer, de s’appréhender et de se mettre en scène dans la loge qui s’avance en porte-à-faux au-dessus du parvis. Une occasion de donner libre cours au savoir post-corbuséen ressassé depuis trente ans dans les écoles d’architecture : un jeu de volumes et de vides prétexte à un parcours émotionnel, où l’on change subitement de direction pour s’exposer et monter vers la lumière à travers une faille majestueuse avant de se diriger vers des zones d’intimité plus resserrées et plus sombres… Mais le plus impressionnant reste la gestion des coûts ; on comprend que le moindre centime de ce budget a été utilisé à bon escient. Ainsi contrairement au théâtre de Montreuil, seules la salle et la scène sont en béton. Elles soutiennent les poutres treillis en porte-à-faux qui correspondent au foyer. À l’intérieur, tout est habillé de panneaux de plâtre brut, ce qui permet d’accorder une épaisseur, une matérialité à la hauteur de l’ambition spatiale. Autre élément déterminant : le marbre, qui n’est pas posé sur le bâtiment mais sur le sol au-devant de lui. Pour donner au parvis un caractère de luxe inestimable et permettre, au sortir de la représentation, la grande transmutation des spectateurs attentifs en acteurs de la vie sociale, ce qui est depuis l’Antiquité grecque le vrai rôle de tout théâtre.

 

L’appel du vortex

On ne peut que féliciter l’architecte pour ce tour de force : mettre un tel dispositif au service des citoyens de l’agglomération et même de beaucoup plus loin, puisque certains spectateurs viennent d’Allemagne assister à des événements auxquels ils n’auraient pas accès autrement. Mais on pourrait se demander si Dominique Coulon, au lieu de gérer ses acquis, ne devait pas essayer d’aller plus loin dans sa démarche. Il répète tout en se donnant des gardefous au lieu de se laisser emporter par les tourbillons qu’il provoque. Sa production se divise en effet en deux types de bâtiments : ceux qui exploitent la notion de torsion sans dépasser certaines limites ; et ceux qui expérimentent mais qui sortent du sujet, à l’instar de la médiathèque de Thionville, qui quitte le monde obsessionnel de l’architecte pour développer l’espace matriciel des Japonais de Sanaa. Tout est torsion, tout est tourbillon, tout est vortex ; c’est la grande leçon de l’écrivain et peintre britannique Wyndham Lewis (1882-1957) et de son mouvement éponyme le Vorticisme. Rien ne devrait résister à ce mouvement, pas même l’œil du cyclone, pas même les salles et les scènes : comme ont pu parfois le pressentir Christian de Portzamparc (petite salle du Luxembourg), Jean Nouvel (Philharmonie de Paris) ou Kengo Kuma (auditorium du conservatoire d’Aix-en-Provence). Nous attendons l’architecte qui nous emportera dans ce mouvement irrépressible, décrit par Lucrèce et Bergson, et nous savons que ce pourrait être Dominique Coulon.


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