[ Maître d’ouvrage et
développeur : Victoria
& Alfred Waterfront, Zeitz MOCAA – Maître d’œuvre :
Heatherwick Studio (Mat Cash, chef de groupe et Stepan Martinovsky, chef de
projet) – Ont collaboré : Van der Merwe Miszewski Architectes, Rick Brown
and Associates, Jacobs Parker Architects – Entreprises : Sutherland et
Arup (génie civil et BET structure), Mace Group (entreprise générale), Solution
Station (BET environnement), Solutions For Elevating et Lerch Bates
(ascenseurs), MLC (économiste) – Programme : musée d’art contemporain et
hôtels de 28 chambres –
Surface : 9 500 m2, dont 6 000 m2
d’espaces d’exposition – Coût : 500 millions de rands sud-africains –
Calendrier : concours, 2011 ; début des travaux, 2013 ; livraison,
juillet 2017 ]
Au
Cap, l’architecte et designer Thomas Heatherwick a creusé le cœur d’un silo à céréales
datant des années 1920, offrant à la ville l’écrin du MOCAA –l’institution
culturelle qui manquait à l’Afrique du Sud pour rayonner à l’international. Dessinant
son projet comme on écrit le scénario d’une superproduction, il parvient à
créer un trait d’union entre l’histoire des lieux marqués par l’aura de Nelson
Mandela, une nouvelle génération d’artistes, et un public le plus large
possible, à la fois local ou issu des quatre coins du globe, jeune et nourri à
la pop culture.
Baignée dans un climat méditerranéen paisible
mais venteux, couchée sur les flancs de l’emblématique Table Mountain, la ville
du Cap est un doux mélange de tours en béton des années 1970, de dream houses
modernistes ou de style Cape Dutch, de bâtiments multicolores comme dans le
quartier malais, ou encore de petites résidences souvent protégées de hauts
barbelés, à l’écart des bidonvilles. Mais le poumon économique de la cité, c’est
son port en pleine mutation : une vaste marina piétonne cerclée et hautement
sécurisée – le Victoria & Alfred Waterfront – qui, chaque année, brasse
24 millions de touristes. Jet-setteurs surfeurs, nouvelles classes
moyennes métissées ou enfants des townships viennent flâner dans ses entrepôts
reconvertis en magasins et restaurants, parcourir des quais où sont amarrés paquebots
de croisière, yachts ou chalutiers battant pavillon chinois. C’est ici que l’on
a construit le grand stade où s’est jouée la Coupe du monde de football de
2010. Et c’est aussi ici que fut édifié en 1926 ce grand bâtiment constitué de
42 tubes en béton et qui, pendant longtemps, fut le plus haut de l’Afrique
subsaharienne. Alors qu’il servait à stocker les céréales et le maïs de tout le
pays, le silo fut désaffecté en 2001, rendu obsolète par la généralisation de
la conteneurisation.
Zest d’art en zone commerciale
Dans ce contexte postapartheid, au
sein de ce parc qui n’est ni un centre commercial ni un centre-ville, le
V&A Waterfront a pris la sage décision de restructurer ce bâtiment
emblématique plutôt que de le détruire. Son souhait d’apporter le rayonnement
culturel manquant à la ville est venu coïncider avec le projet de la Fondation Zeitz
de trouver un foyer permanent pour sa collection d’art. Sur le modèle d’un
partenariat public-privé, le maître d’ouvrage a investi 500 millions de
rands (un peu plus de 33 millions d’euros, une somme rondelette pour l’Afrique
du Sud) pour la transformation du bâtiment. En contrepartie, l’homme d’affaires
Jochen Zeitz – un Allemand né en 1963 et qui fut à la tête de grandes
marques comme Puma ou Harley-Davidson – s’est engagé à prêter à vie ses
œuvres d’art. Créée en 2008 seulement, la Fondation Zeitz a réuni l’une des
plus importantes collections d’art contemporain d’Afrique et de sa diaspora.
Pour transformer le silo en MOCAA (à
ne pas confondre avec le MOCA de Los Angeles), un concours est donc lancé
en 2011, remporté par l’architecte et designer britannique Thomas Heatherwick, connu
pour sa faculté à bâtir partout dans le monde des scénarios avec la dextérité
des meilleurs professionnels de l’entertainment
hollywoodien. D’abord connu en 2007 pour ses fauteuils d’extérieur en forme de
toupie (Spun), Heatherwick s’est fait
remarquer lors de l’Exposition universelle de Shanghai, en construisant pour le
Royaume-Uni un pavillon-oursin couvert de 60 588 tiges d’acrylique
transparent (en couverture du numéro 193 de d’a, septembre 2010).
Ceci n’est pas un décor
Pour le MOCAA, la proposition de
Thomas Heatherwick prend le contre-pied de ce qu’on pourrait attendre d’un
nouveau musée, en réservant l’essentiel de son intervention pour l’intérieur de
l’édifice. « La présence d’un musée n’est pas quelque chose d’habituel
ici. Nous avions peur que les gens viennent, prennent leur photo à l’extérieur,
puis repartent chez eux en faisant comme s’ils l’avaient visité »,
confesse le designer. Aussi décide-t-il de s’attaquer à la structure même des
silos, dans une approche quasi archéologique, découpant le béton comme on
explore les strates géologiques d’une roche. Composé de dizaines de tubes hauts
de 33 mètres, à la fois carrés, circulaires, rectangulaires ou cruciformes
pour le passage des céréales, l’hermétique bâtiment des années 1920 ne dispose
pas d’espaces habitables, il faut donc les inventer : « Contrairement
à une ancienne centrale électrique désaffectée qui bénéficie de volumes prévus
pour accueillir des turbines géantes, le silo était juste une structure en nid-d’abeilles
cellulaire », explique le designer. Sans modifier la façade, il creuse dans
le bâtiment une gigantesque cavité ovoïde (la forme d’un grain de maïs
décuplée), haute de dix étages. Elle formera l’acmé du projet, un atrium baigné
d’une intense lumière zénithale.
« Nous savions que les tubes
produiraient quelque chose de très intéressant en les découpant de manière
courbe », poursuit le designer qui va s’amuser à sculpter les silos comme
des orgues brutalistes, sans pour autant atteindre le même degré de folie que Bofill
déploya pour la transformation d’une ancienne cimenterie et ses 30 silos
en 1973 (notons que l’on retrouve ce même parti pris de découpe des silos dans
un projet de salle de spectacle non réalisé de l’agence Emma Architecten à
Rotterdam, et qui partage de nombreuses et troublantes similitudes avec le
MOCAA). Une fois repris en structure puis découpés, les fins silos en béton
donnent à l’atrium l’aspect d’une nef gothique – étonnant squelette biomorphique
qui renvoie à l’univers de l’heroic fantasy et de Gaudí. Avec un immense M
comme MOCAA gravé en son sol, l’excavation est dominée par la sculpture géante
d’un dragon en latex de l’artiste Nicholas Hlobo. Si l’atrium en lui seul
emporte le parti d’attirer le chaland, il offre en outre une excellente lisibilité
de l’espace et des circulations verticales. À tous les étages, escaliers, ponts
et passerelles en acier noir font écho à la machinerie patinée par le temps
laissée en place. Sur les flancs, des ascenseurs tubulaires entièrement vitrés semblent
propulsés dans les silos, non sans évoquer les capsules high-tech des bandes
dessinées de science-fiction.
Matière et antimatière
Libre au visiteur d’orienter son
parcours dans un mouvement ascensionnel, même s’il est tentant d’atteindre
immédiatement le dernier étage du musée. Le sixième niveau, celui du Jardin des
Sculptures, est une terrasse à ciel ouvert. Communiquant avec l’hôtel de
28 chambres qui vient compléter économiquement l’opération, elle offre de beaux
points de vue sur la Table Mountain, la baie, et même sur Robben Island, où
Mandela et ses codétenus furent emprisonnés jusqu’au début des années 1980. Les
verrières circulaires qui surplombent l’atrium forment un dallage géométrique
gravé par l’artiste togolais El Loko.
Le visiteur est ensuite invité à s’engouffrer
progressivement dans les entrailles du bâtiment par le colimaçon d’acier noir
en spirale. En descendant depuis le cinquième étage, il découvre alors une enfilade
de salles d’exposition rectangulaires et uniformes, que l’on traverse simplement
en poussant de banales doubles portes coupe-feu. Totalement éclairées à la
lumière artificielle (dispositif d’éclairage qui parfois, par manque de
modularité, vient se refléter sur le verre des photos exposées), ces galeries
offrent l’avantage d’une lecture simple du parcours de visite, dans une
manichéenne opposition avec le traitement de l’atrium et ses tubes de béton bien
trop sales pour servir d’accrochage. « Comme si deux entités venaient se stériliser
mutuellement », justifie Heatherwick.
En évidant la structure sur sa
hauteur, et en répartissant les salles de part et d’autre de l’atrium, les
architectes sont parvenus à dégager 9 500 m2 de surface de
plancher, dont 6 000 m2 d’espaces d’exposition répartis
dans plus de 80 galeries, des zones de stockage, et autant d’espaces
dédiés à la création contemporaine sur site.
Dans ce bâtiment volontairement conçu
pour être spectaculaire, la découverte de multiples détails et points de vue
suscite autant d’émotions que la lecture des noms inscrits sur les cartels
placés à proximité des œuvres. Tous ces artistes qui étaient jusqu’alors essentiellement
représentés hors des limites du continent africain – qu’il s’agisse de la Swazi
Nandipha Mntambo (36 ans), du Zimbabwéen Kudzanai Chiurai (37 ans) ou
encore du Kényan Cyrus Kabiru (34 ans) – incarnent désormais un
nouvel écosystème culturel en un même lieu.
Et dans cette ville du Cap qui connaît
des regains de tensions dues à la pénurie foncière et à une terrible
sécheresse, le MOCAA apporte une respiration bienfaitrice qui emporte l’adhésion
du public.






