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n°336 - Greenwashing à tous les étages
2 juillet 2026

Entretien avec Jean-Baptiste Fressoz : Le Palais de cristal était en bois, ou comment l’idée de transition nous aveugle

Emmanuel Caille : En lisant Sans transition, Une nouvelle histoire de l’énergie, ainsi que vos contributions aux ouvrages collectifs Greenwashing et Greenbacklash, on découvre que ce que l’on tenait pour un objectif absolument vertueux – la transition énergétique – jouait davantage le rôle de leurre dans les politiques environnementales. Un leurre qui s’est forgé avec le regard que l’on a porté sur la première révolution industrielle du charbon au XIXe siècle. Vous montrez qu’il n’y a jamais eu de véritable transition, mais une accumulation et surtout une intrication des sources d’énergie. Pourrait-on alors dire que faire du concept de transition le cheval de bataille pour sauver la planète est une forme de greenwashing ?

Jean-Baptiste Fressoz : L’une des questions que pose Sans transition est de comprendre au fond comment on a pu croire qu’on pourrait arrêter le changement climatique. La transition énergétique joue un rôle avec d’autres éléments – en particulier les fameuses « émissions négatives » prisées par le groupe III du GIEC. Les énergies fossiles ont un rôle clé dans le réchauffement, elles ne sont toutefois pas non plus les seules responsables. Rappelons par exemple qu’un tiers des émissions provient du système alimentaire mondial – de la déforestation à la gestion des déchets. On peut réduire, évidemment, ces émissions en mangeant moins de viande en particulier, mais de fait la logique de la transition s’applique mal à ce domaine. Et puis, il y a les matériaux que les architectes connaissent bien, le ciment, l’acier, le plastique : tout cela dépend du carbone et il est faux de prétendre qu’on sera capable de décarboner tout cela en vingt-cinq ans. L’intensité carbone du ciment stagne depuis trente ans, de même que celle de l’acier. Ces secteurs ne sont pas en transition. Finalement, le seul domaine où on peut éventuellement parler vraiment de transition énergétique, c’est l’électricité. Là, effectivement, il y a une forme de substitution technologique. Il faut cependant souligner que dans ce domaine la transition hors des fossiles a déjà eu lieu dans de nombreux pays. Pour le reste, la dynamique est différente. On peut appeler ça gain d’efficacité, réduction de l’intensité carbone, ou encore progrès technologique. C’est le terme qu’on employait avant les années 2000. Maintenant, on parle de transition énergétique, alors qu’en fait, il s’agit de progrès technologique. Rien de plus.

Stéphane Berthier : Est-ce de l’optimisation ?

J.-B. F. : Oui, exactement. L’idée de transition dans le secteur électrique nous a endormis sur les limites du possible, et donc sur ce qui va se passer dans le monde matériel en général, et sur ce qu’il faudrait faire si on voulait vraiment réduire radicalement les émissions et s’approcher, même de loin, des objectifs de l’Accord de Paris. D’où l’importance de sortir de ce discours émollient, un peu hypocrite et finalement très confortable de la transition énergétique. Cela renvoie aussi à ce que vous disiez sur le greenwashing. Grâce à la transition énergétique, on a l’impression qu’il y aurait une sorte de force générale en faveur de la transition et qu’il y aurait quelques méchants lobbys qui empêcheraient cette force de se déployer. C’est très naïf de présenter les choses comme ça. Les historiens des sciences ont bien étudié les marchands de doute, ces gens peu recommandables et stipendiés qui ont semé la confusion. C’est évidemment très condamnable.

Maintenant, si on prend du recul, quel est leur véritable impact sur la dynamique globale du capitalisme et donc du climat ? À mon avis, il est faible. Notez que, de nos jours, le climatoscepticisme est pour ainsi dire marginal, au moins en Europe occidentale, au moins dans les cercles gouvernementaux. A-t-on pour autant arrêté ou freiné des secteurs entiers comme il conviendrait de le faire ? A-t-on mis en place des rationnements sur le trafic aérien, sur la consommation de viande rouge ? Non. Le réchauffement est causé par l’ensemble de la seconde nature, c’est-à-dire la manière dont on vit, dont on mange, dont on se loge, dont on se déplace… Le point de départ de mon livre, c’était d’avoir un discours réaliste sur ce qui nous arrive, sur les limites du possible, de comprendre à quel point s’approcher du net zéro implique en réalité un changement d’ordre civilisationnel, pas une simple transition.

L’ouvrage s’adressait aussi à mes collègues historiens. Beaucoup ont repris sans recul l’idée de transition énergétique, un terme venu de la technocratie des années 1970 et plus lointainement du lobby américain du nucléaire des années 1960. Alors qu’au fond, quand on y réfléchit, c’est une notion très bizarre, matériellement très bizarre, et surtout empiriquement fausse. Comment se fait-il que cette notion étrange soit devenue le futur archidominant et qu’on explique partout qu’on est en train de faire une transition énergétique ?

Ce qui m’a frappé aussi, c’est à quel point, quand on commence à parler de transition énergétique à partir des années 1970, on faisait référence à une histoire fausse. Par le passé, il y a eu des grandes transitions énergétiques, alors faisons-en encore une nouvelle ! C’est ce qu’explique Jimmy Carter en 1977 à la télévision, quand il commence à diffuser la notion de transition énergétique. Les historiens ont aussi une responsabilité dans cette fiction en racontant l’histoire de l’énergie de cette manière, en écrivant des livres où on va vous parler de charbon au XIXe siècle mais pas ou peu au XXe siècle, ou d’autres où on va vous parler de bois au XVIIIe siècle mais pas ou peu au XIXe ni au XXe siècle – alors que la consommation de bois, y compris pour l’énergie, ne fait que croître au XIXe et au XXe siècle, et ce, y compris dans les pays riches. Sans transition parle de cela : du rôle idéologique de nos récits dans la production d’un futur et dans la plausibilité d’un certain futur.

S. B. : Cette critique rappelle le travail de David Edgerton, cet historien des techniques qui a écrit un livre clé : The Shock of the Old1.

J.-B. F. : Tout à fait. David est un bon ami et un ancien collègue de l’Imperial College de Londres. Sans transition lui doit beaucoup. Il s’intéresse d’ailleurs à l’architecture et aux bâtiments. Il montrait l’existence d’un biais profond dans l’histoire des techniques et au-delà : la focalisation sur le nouveau. On le voit bien pour le charbon. La plupart des historiens s’intéressent au charbon au XIXe siècle alors que 95 % du charbon a été extrait après 1900. On pourrait dire la même chose à propos de l’agriculture : en 1900, les deux tiers des émissions proviennent encore du changement d’usage des sols, de la déforestation et du drainage des zones humides. Il faut attendre 1950 pour que les émissions des fossiles charbon, pétrole et gaz dépassent le changement d’usage des sols. On vit avec des énergies anciennes, et la plus ancienne de toutes, c’est la nourriture. Au XIXe siècle, le réchauffement ce n’est pas encore la révolution industrielle, mais la diffusion de la révolution néolithique à l’ensemble de la planète. Mon prochain ouvrage parlera de cela.

Mais le point principal de Sans transition est un peu différent. Le but n’est pas simplement de dire que les choses s’additionnent, c’est aussi d’expliquer que les choses sont entremêlées et que, historiquement, les énergies croissent en symbiose.

J’imagine que c’est évident pour les architectes : on voit bien qu’un bâtiment est le mélange de plein de matériaux différents anciens comme nouveaux. Je vais vous donner un exemple célèbre : le Crystal Palace de Londres de 1851. Ce palais de verre et de fonte est pour nombre d’auteurs l’emblème de la modernité matérielle du XIXe siècle. Peter Sloterdijk avait fait un livre sur ce bâtiment comme métaphore du capitalisme et de la globalisation. Pourtant, le Palais de cristal a brûlé d’un coup en 1936 parce qu’il était pour les deux tiers fait de bois ! Ce dernier était parfaitement sec parce qu’il avait été soumis à l’effet de serre des plaques en verre pendant quatre-vingts ans… C’est une très bonne métaphore du capitalisme, mais pas pour les raisons que Sloterdijk indiquait !

De nos jours, à l’âge du béton, le premier matériau de construction reste la terre. On n’a jamais autant construit en terre que maintenant grâce au bulldozer qui permet d’en terrasser d’immenses volumes. Les granulats, que Nelo Magalhães – un ancien étudiant que j’ai eu la chance d’accompagner en thèse – a étudiés, sont le deuxième matériau de construction. Dans Sans transition, j’ai présenté quelques statistiques mondiales : pour le bâtiment, on est passé depuis 1950 de 0,5 à 20 gigatonnes de béton – on a donc multiplié les volumes par 40. C’est à juste titre qu’on parle de bétonisation. Mais sous le règne du béton, le reste croit aussi : l’acier, le verre bien sûr, mais aussi les briques, qui semblent pourtant en compétition avec le béton. Cette dynamique de symbiose qui marche très bien pour l’énergie fonctionne ainsi très bien pour les matériaux de construction.

Notons au passage que, d’une manière générale, l’histoire de l’énergie s’est très peu intéressée au bâtiment parce que les historiens sont fascinés par les machines et les moteurs : il faut que ça tourne et que cela soit technologique. Pourtant, nos bâtiments consomment un tiers de l’énergie. De plus, la proportion tend à croître dans les pays quand leur économie se tertiarise. C’est en réalité troublant de voir à quel point aussi les théoriciens du capitalisme se sont peu intéressés aux bâtiments. L’école dite de la régulation, influente en France, parle d’un capitalisme fordiste, avec comme modèle Ford, la voiture, les gains de productivité que l’on va redistribuer. Sauf que le secteur automobile est plus petit que celui de la construction. Si on reprend les chiffres de Thomas Piketty, les logements représentent la moitié du capital accumulé en Europe et un peu moins de la moitié aux États-Unis, ce qui au fond est assez logique, la plupart des gens ne possèdent que leur logement.

Le cas des symbioses dans le bâtiment permet de comprendre les mille autres difficultés de la décarbonation. Prenons l’exemple du gypse. On l’a longtemps surtout extrait dans des carrières. Puis, grâce aux procédés de désulfurisation des fumées des centrales thermiques, on l’a produit à partir du soufre contenu dans le charbon. Les plaques de plâtre sont fabriquées avec du gypse de synthèse en Allemagne. Quand on a diminué la production d’électricité au charbon, il a donc fallu rouvrir des carrières de gypse en Allemagne.

S. B. : Un peu comme le béton bas carbone fait avec du laitier de haut-fourneau. Si vous fermez les aciéries, il n’y a plus de laitier.

J.-B. F. : Tout à fait. Nelo Magalhães m’a fait remarquer cela2 : en masse, on n’a jamais autant recyclé en France que dans les années 1960, parce qu’on a alors construit les routes du Nord en utilisant le laitier des hauts fourneaux. Comme maintenant on produit très peu d’acier en France, on n’a plus cette ressource. De manière cocasse, certaines entreprises dites innovantes présentent le ciment de laitier comme une nouveauté. En fait, aux États-Unis, on l’utilise comme liant hydraulique depuis le début des 1920.

Un autre exemple, ce sont les engrais phosphatés, qui sont élaborés à partir de phosphate et d’acide sulfurique. Ce dernier est produit à partir de soufre, or il n’y a plus de mines de soufre dans le monde car on désulfurise le gaz et le pétrole pour éviter les émissions de SO2 qui tuaient les forêts. C’est pourquoi, si un jour où il n’y a plus d’extraction de pétrole et de gaz – ce qu’il faut évidemment espérer sans trop y croire –, il faudra probablement rouvrir des mines de soufre… En fait, dans le monde matériel, tout se tient.

E. C. : Vous souligniez précédemment qu’il ne fallait pas surestimer l’importance historique du lobbying des pétroliers et du climatoscepticisme. Mais ont-ils un rôle dans votre histoire ?

J.-B. F. : Oui : ils ont eux aussi nourri le blabla transitionniste. Dans mon livre, j’étudie un cas bien précis, une conférence assez extraordinaire d’Edward David, le directeur R&D d’Exxon, donnée en 1982 devant le gratin de la climatologie américaine. Un personnage très influent, qui a été conseiller scientifique de Nixon mais aussi directeur des Bell Labs, où on a inventé les transistors, donc l’électronique moderne. Au départ, David n’est absolument pas climatosceptique. Exxon met 7 millions de dollars sur la table en 1977 – ce qui, pour Exxon, n’est pas une somme gigantesque – pour faire des recherches sérieuses sur le réchauffement. En revanche, Exxon est transitionniste. Son discours est assez subtil.

Évidemment, il y a de l’effet de serre, ce n’est pas le sujet. La question importante est : est-ce que la transition énergétique en cours arrivera avant la catastrophe climatique ? Exxon est alors dans une dynamique de diversification : mines d’uranium, mais aussi panneaux solaires et batteries électriques. Soit un autre exemple de symbiose énergétique : le solaire au service de l’extraction des fossiles… Exxon a toujours été la tête pensante de l’industrie pétrolière et réfléchit aussi déjà à la voiture électrique en 1977. Et à ce moment, ils pensent astucieux de parler de transition énergétique. Soyons clairs : Edward David n’y croit pas. Quelques mois plus tard, à la fin de l’année 1982, il est à Pékin où il explique que les fossiles seront la grande énergie du début du XXIe siècle – ce en quoi il ne s’est malheureusement pas trompé…

S. B. : Les promesses d’innovation technologique pour la transition sont-elles donc aussi des manœuvres dilatoires de la part d’Exxon ?

J.-B. F. : Oui et non. En 1977, ils investissent dans le solaire, dans les batteries électriques, etc. Ils s’intéressent au sujet. Mais la transition n’a vraiment jamais menacé le cœur de leur business : on pense qu’il y a peu de pétrole et que ce dernier est si précieux qu’il sera pompé au maximum. Le cœur du problème, ce sont les stocks de charbon, qui contiennent bien plus de carbone que le pétrole. Donc le sujet, à l’époque, qui m’intéresse, c’est : est-ce qu’on doit investir dans la liquéfaction du charbon pour transformer celui-ci en pétrole – le grand projet de Jimmy Carter, et dans lequel Exxon a mis des billes –, ou bien faut-il relancer le nucléaire malgré les risques ? Car Exxon avait aussi des mines d’uranium…

E. C. : On commence donc à développer les énergies renouvelables non pas pour des raisons écologiques, mais parce qu’on pense qu’il va y avoir une pénurie de pétrole.

J.-B. F. : Tout à fait. Le grand sujet dans les années 1970 n’est pas encore le climat, mais la crise énergétique… L’idée de transition énergétique et même les débuts des recherches sur le réchauffement sont poussés dès 1953 par l’Atomic Energy Commission américaine. En bref : il faut que vous financiez le surgénérateur nucléaire, parce que ce qui se joue à long terme est l’avenir de la civilisation industrielle. L’atome est pour eux une question eschatologique. Il s’agit de gérer l’épuisement des fossiles sur le très long terme. Il faudra qu’il y ait du nucléaire pour assurer la survie de l’humanité industrielle. L’idée de « crise énergétique » se diffuse en réalité dès la fin des années 1960, avant le choc pétrolier.

Le choc pétrolier de 1973 est un peu la divine surprise du lobby nucléaire, même si c’est finalement le charbon qui va surtout en profiter dans le monde. Tout le monde se met à parler de crise énergétique et le terme « transition énergétique » devient banal : pour résoudre cette crise, on va faire une transition énergétique. L’un des nœuds du problème est que notre vocabulaire et notre manière de penser la question du changement climatique viennent des années 1970 et de la crise énergétique. On a transféré des modes de raisonnement nés dans ces années pour penser la crise énergétique sur la crise climatique. C’est un scandale scientifique.

Parler de transition énergétique face à la raréfaction du pétrole fait sens : on va économiser le pétrole, on va faire des voitures électriques qui permettent d’économiser du pétrole afin de consacrer celui-ci aux secteurs où il est vraiment indispensable – l’aviation, par exemple. C’est effectivement une transition, mais c’est très différent de se dire qu’on va se passer totalement ou presque du pétrole en deux ou trois décennies, alors même que le pétrole reste abondant. Les deux défis sont complètement différents. Pour autant, les mêmes scientifiques ont traité des deux problèmes, utilisant les mêmes genres de raisonnement.

Le meilleur exemple est le cas de William Nordhaus, prix Nobel d’économie en 2018 pour ses travaux sur le climat. C’est le premier économiste à réfléchir sur ce problème dans un article de 1975. Or, cet article est une sorte de décalque d’un autre papier de 1973 portant lui sur la crise énergétique. On y trouve le même raisonnement : plutôt que se serrer la ceinture, il est économiquement optimal d’attendre d’avoir les bonnes technologies pour faire la transition énergétique. L’influence des années 1970 sur les outils contemporains est considérable. Prenez la taxe carbone dont le principe remonte à Arthur Cecil Pigou, mais dont la formulation date de 1973. Sa fonction est de simuler sur l’économie l’effet de la réfraction des fossiles. Vous l’augmentez peu à peu, doucement, comme si les champs de pétrole s’épuisaient progressivement. Les économistes néoclassiques du climat ont recyclé leurs arguments-fourbis pour réfuter le rapport « Halte à la croissance ? » du Club de Rome. Pour eux, la crise énergétique n’est pas existentielle parce qu’on va innover, substituer et gagner en efficacité et parce que les consommateurs vont s’adapter, etc. Il ne faut pas craindre un effondrement de l’économie industrielle des États-Unis. En plus, on a le filet de sécurité technologique des surgénérateurs nucléaires. Ce qu’il faut, c’est que les prix augmentent. Il faut que les prix reflètent la vérité de la ressource et qu’il y ait un signal-prix. La taxe carbone obéit à la même logique pour simuler cet effet de raréfaction.

E. C. : L’histoire de l’extraction du pétrole est rythmée par la peur de l’épuisement des ressources. La crainte de ce fameux pick oil apparaît dès 1886 dans les premiers champs pétrolifères en Pennsylvanie. En 1956, Marion King Hubbert le prévoyait à la fin des années 1960. Or aujourd’hui, on a l’impression que les réserves sont inépuisables.

J.-B. F. : Les géologues pétroliers disent que, tant qu’on fait de la recherche et de l’exploration et qu’on investit, on peut sortir du pétrole. Et que la révolution de la fracturation hydraulique ouvre de gros potentiels à l’échelle mondiale. Et puis, il y a l’éléphant dans la pièce : le charbon. Il y a toujours la possibilité d’utiliser la technique de liquéfaction du charbon, très polluante. La question, c’est le prix. Et surtout, quelles pollutions et quelles températures peut-on tolérer ? Une chose est sûre, on a assez de carbone sous les pieds pour dépasser les 3 °C.

S. B. : Vous employez souvent l’expression de « taille du marché », qui semble être, en fait, le vrai problème. Est-ce un appel à la décroissance ? N’y a-t-il pas d’issue possible sans décroissance ?

J.-B. F. : Premièrement, il faut comprendre qu’on ne va pas arrêter le changement climatique. On peut en revanche ralentir et même ralentir fortement le réchauffement. C’est important de reconnaître les limites du possible. Certains croient aux technologies miracles d’émissions négatives, des machines qui pomperaient le CO2 de l’atmosphère et l’enfouiraient sous le sol. Ces machines n’existent pas et n’existeront pas – ou en tout cas jamais à l’échelle nécessaire. Une fois qu’on reconnaît les limites du possible, la décroissance devient un sujet inévitable. Il ne faut pas la présenter comme la panacée, mais il faut simplement reconnaître que, sur de nombreux secteurs, si on est sérieux, le principal levier est de réduire la demande et la consommation mondiale. Le bâtiment en fait partie, comme le transport aérien ou maritime et la consommation de viande. Parce que des experts ont trop mis en avant des solutions technologiques rocambolesques, on n’a pas eu la discussion scientifique et politique sérieuse qu’il faudrait avoir sur la décroissance. Celle-ci devrait être au cœur de l’économie du climat. À part quelques économistes encore marginaux, les gros bataillons d’économistes ne veulent pas entendre parler de ça. Farouchement.

E. C. : N’est-ce pas parce que l’on pense que c’est la croissance qui va donner la puissance d’investissement dans des technologies permettant de décarboner ?

J.-B. F. : Je ne sais pas. C’est sûr qu’en période de crise la rotation des équipements et du capital est plus lente, il est plus difficile de refaire le système électrique, d’isoler les logements, etc. Mais ce que les économistes n’ont pas étudié et qu’il faut vraiment étudier, c’est quel bien-être est associé à certaines émissions de CO2. Pour ordonner les émissions, pour nous faire comprendre ce qui est vraiment fondamental dans le bien-être et ce qui relève plutôt des émissions « de luxe ». Par exemple, comment différencier le ciment utile pour construire un réseau d’adduction d’eau et celui utilisé pour faire un gratte-ciel dans une ville du monde riche ? Ce genre de travaux permettraient de rationaliser notre discussion. Il y a un continuum d’émissions et d’usages plus ou moins utiles, une gradation d’émissions plus ou moins utiles ou inutiles. La question centrale du réchauffement, c’est celle des usages, de l’utilité de ce que l’on produit.

S. B. : Est-ce que des architectes sont prêts à ne plus accepter certaines commandes parce qu’ils jugent que le bâtiment n’est pas conforme à leur système de valeurs ?

E. C. : Il y a toujours des architectes qui diront oui. Une partie d’entre eux mettent beaucoup en avant leur engagement écologique alors qu’ils continuent en parallèle de construire avec beaucoup de béton et d’acier. Certains le leur reprochent violemment. Ce à quoi ils répondent qu’eux, au moins, le font en optimisant autant que possible la réduction de GES. Alors que d’autres auront moins de scrupules. Il y aura toujours quelqu’un pour construire n’importe comment. Ça, c’est la seule chose dont on soit sûr.

J.-B. F. : Je connais mal le milieu des architectes. Je peux simplement témoigner du fait qu’il y a un énorme intérêt parmi les jeunes pour les questions climatiques. J’ai été dans le jury de plusieurs thèses de jeunes architectes qui on fait des choses passionnantes et très précises sur les techniques, et qui s’intéressent de très près à la technique et à l’environnement. Ça, c’est encourageant !

1. David Edgerton, Quoi de neuf ? Du rôle des techniques dans l’histoire globale, traduit de l’anglais par Christian Jeanmougin, Seuil, 2013.

2. Nelo Magalhães, Accumuler du béton, tracer des routes. Une histoire environnementale des grandes infrastructures, La Fabrique, 2024.

Dossier JB Fressoz Portrait  

Jean-Baptiste Fressoz est historien des sciences, des techniques et de l’environnement, il est directeur de recherche au CNRS, professeur à l’École nationale des ponts et chaussées et enseigne à l’EHESS. Il a publié L’Apocalypse joyeuse (2012), Les Révoltes du ciel (avec Fabien Locher, 2020) et L’Événement Anthropocène (avec Christophe Bonneuil, 2016), Sans transition, Une nouvelle histoire de l’énergie (2024), tous disponibles chez Points Seuil.

 

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